Interview: Nikki Elisé, artiste peintre en Guadeloupe
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Avec cet interview artistique, FWIyapin vous rentre dans le lard et expose sa sublime peinture: Nikki Elisé, la plus belle avenue artistique du monde antillais.
A lire absolument!
FWIyapin: Bonjour Nikki, première question que je rêve de poser à un artiste, et plus particulièrement à un peintre : faut-il être fou, ou avoir une branche pour peindre des chefs-d’œuvre ?
Nikki Elisé: Bonjour Hervé, eh bien rêve exaucé on dirait! (rires) je vais essayer de répondre au mieux, c’est-à-dire au plus près de ma vérité…alors déjà moi, je n’ai pas une branche j’ai l’arbre tout entier et plus tendance baobab que citronnier; j’assume et le revendique…Quand je regarde mes copains artistes tous arts confondus je crois qu’il faut avoir cette part de rêve en soi, ces désirs de petit garçon ou de petite fille qui ose ose et ose… Un artiste pour moi c’est cela. Pour certains, c’est peut être quelqu’un de pas fini…en tous cas hors norme …
F: Comment en es-tu venu à peindre?
NE: J’ai toujours adoré les arts visuels. Le peintre pour moi c’était un magicien! Mais je me disais: « bof je n’ai pas de talent, faut être douée etc »… ça m’est venu à un moment sombre de mon existence, gwo lannwit menm (rires), où les choix qui restaient se réduisaient à deux: Créer ou disparaître.
Donc j’ai saisi la bouée de sauvetage que représentait la peinture et puis voilà ça ne m’a plus lâché…
F: Comment qualifierais-tu ta peinture ?
Ma peinture…j’aime penser parfois qu’elle relève d’un procédé magique, que mes toiles se font toutes seules. Je n’ai jamais encore réussi à peindre ce que je voulais vraiment faire au début quand j’ai commencé une toile! Je pars avec mon idée, mon thème, mes croquis parfois et la toile me dit awa! Moi c’est ce que je suis! Mon pinceau et ma main ne m’appartiennent plus …Donc c’est vraiment une sorte d’expression de l’inconscient… d’ailleurs je me classe parmi ce que l’on nomme les peintres expressionnistes.
Pour la musique, j’écoute de tout…j’adore tout ce qui est percussions, et des artistes fougueux et talentueux comme Serge Alidor à la guitare, Jacques Swcharz-Bart au saxophone, ou Mario Canonge au piano…je peux écouter en boucle leurs compos quand je peins!
Peindre de l’abstrait, n’est-ce pas éloigner le grand public de la compréhension de ton œuvre ?
NE: (Rires)…oh on peut faire plus abstrait! Nettement! Non, j’ai eu l’occasion de rencontrer dernièrement le public basse-terrien par exemple, et les gens se raccrochent toujours à quelque chose dans le tableau, les formes ou les couleurs. Au contraire ça les amuse je crois, d’essayer de proposer leur version de mon œuvre, de la confronter avec la mienne et souvent je leur laisse leur version… c’est plus sage (rires). Comme la fille qui a vu la Vierge et le petit Jésus dans une de mes toiles. (Valet de cœur). Si ça peut la rendre heureuse, je le suis aussi (rires). Et puis le grand public, comme tu dis, a fait de gros progrès en matière d’art, on est très loin de l’époque où un Picasso épouvantait! Les médias et l’éducation nationale y sont peut être pour beaucoup…La pub aussi, qui détourne ou utilise pas mal de chefs-d’œuvre de l’art contemporain.
F: D’où te vient l’inspiration ? As-tu déjà connu des périodes de « toile blanche » ?
NE: Je suis un peu obsédée comme fille et comme artiste! C’est une facette de la folie (rires) qui donne des choses géniales parfois! Donc moi, mon obsession c’est le corps… l’intérieur, l’extérieur, tout ce qu’il peut recéler, exprimer, être, paraitre…je pense que 90 % de mes toiles tournent autour de ce désir de comprendre et de rendre hommage à cette merveilleuse mécanique.
Oui par rapport à la période où j’ai commencé à peindre j’ai eu des périodes d’interruption, et un grand moment de panique quand j’ai quitté mon école d’art et le confort de la présence du prof et de l’atelier vers le milieu des années 90… et puis voilà quelques mois, je me suis sentie enfin plus productive, plus sûre de moi , j’ai peint de façon plus régulière…je pense qu’il fallait que ce temps s’écoule, qu’une maturation se fasse.
F: Qui sont les peintres ou les artistes (tous arts confondus) qui t’ont marqué ?
NE: Je suis fascinée par la période qui a suivi la deuxième Guerre Mondiale, jusqu’aux années soixante…surtout aux Etats-unis où bon nombre d’artistes européens ont émigré pour fuir la guerre. Je trouve qu’il y a eu un déferlement rare de créativité durant cette période, peut être parce que notre culture a été mise en danger, notre liberté de créer menacée par le nazisme …
Je suis très sensible à l’art de Willem De Kooning, Pollock, le génie de Jean Michel Basquiat ou la créativité d’écorchée vive de Frida Kahlo… la liste est longue (rires)! J’apprécie des artistes très divers dans leurs expressions, à travers toute l’histoire de l’art… j’aime l’audace de Christo et Jeanne Marie qui ont emballé le Pont Neuf. Dans la Caraïbe, j’aime ce que fait Michel Rovelas dont j’ai fréquenté l’école d’art, et ce que font Lucien Léogane et Klodi Cancelier, Habdaphaï en Martinique aussi…
Parfois c’est un aspect de l’œuvre d’un artiste qui me marque comme pour Soutine et son travail sur les écorchés, que je retranscris un peu dans certaines de mes toiles, ou l’univers sombre de Goya que j’aime bien aussi. Pour la musique, j’écoute de tout…j’adore tout ce qui est percussions, et des artistes fougueux et talentueux comme Serge Alidor à la guitare, Jacques Swcharz-Bart au saxophone, ou Mario Canonge au piano…je peux écouter en boucle leurs compos quand je peins. J’aime la passion et les gens passionnés!
Pour la touche d’humour je dirai que les œuvres d’art achetées ici sont plus du format automobile allemande si tu vois ce que je veux dire…
F: La peinture est-elle une thérapie pour toi ?
NE: Tu reconnais que je suis gravement atteinte? (rires)
Oui c’est un exutoire je crois surtout… ça me calme…tant mieux pour l’entourage…
F: Comment se porte le marché de l’art en Guadeloupe, et de manière plus générale, dans la Caraïbe ?
NE: Il y a un foisonnement d’artistes mais nous manquons de structures et de lieux d’expositions, je crois; ça décourage beaucoup d’artistes, surtout en Guadeloupe. Je pense que c’est mieux structuré au niveau de la Martinique. Déjà, ils ont une très bonne école d’art… je regrette la disparition de manifestation artistique telle INDIGO qui se tenait au Fort fleur d’épée à Gosier…Mawonnaj avait bien commencé, (rencontre d’artistes et d’artisans autour de la commémoration du 27 mai à Petit bourg Guadeloupe) mais il n’y a pas eu de manifestation cette année à ma connaissance, dommage…
Pour le reste de la caraïbe, je ne sais pas trop, je sais qu’Haïti est toujours un haut lieu d’arts. Et j’adore ce qu’il en sort.
F: Peut-on vivre de son art, aujourd’hui, en Guadeloupe?
NE: Holà! Je crains que non ou alors quelques happy few! La plupart des artistes que je connais ont deux jobs: l’officiel et la peinture. Il y a aussi toute une éducation de masse à faire au niveau du public pour qu’il achète vraiment des œuvres, même les entreprises ignorent souvent qu’elles peuvent pratiquer le mécénat et déduire sous certaines conditions l’achat d’œuvres d’art de leurs impôts. Peut être aussi que les artistes devraient plus aller vers leur public, on en revient à la question des structures…
Pour la touche d’humour je dirai que les œuvres d’art achetées ici sont plus du format automobile allemande si tu vois ce que je veux dire…mais bon, les artistes de tous bords continuent de produire, c’est l’essentiel!
F: Quel est le rôle d’un artiste, dans la société guadeloupéenne aujourd’hui ?
NE: Le même que partout ailleurs. Un éveilleur de conscience, un miroir…l’artiste dit: voilà ce que nous sommes et nous, nous essayons de nous reconnaitre ou pas dans ce qui nous est proposé, voire de nous remettre en question .
Sinon oui, le côté créatif fascine…parce qu’on estime souvent que l’artiste est un être à part, doué, parfois trop singulier[...]
F: Quel est ton regard sur la société guadeloupéenne ? Arrives-tu à retranscrire ça à travers la peinture ?
NE: La société guadeloupéenne se cherche, à mon avis, et se cherche aussi des repères, des guides spirituels … dapré mwen nou on jan éklaté, nou ka pati an tout direksyon! Nous subissons aussi comme la plupart des sociétés, les effets de la mondialisation. Alors quand on a déjà du mal à se situer et qu’on te rajoute ce que sont les autres, il faut pouvoir faire le tri… C’est aussi là que l’artiste, quelque soit son domaine, peut aider en proposant sa vision. Ma peinture, oui, elle s’inspire de ce dont j’ai hérité forcément. Je traite beaucoup des problèmes de peaux, au sens propre comme au sens figuré. Il faut voir par exemple les nombreuses scarifications, blessures sur mes toiles, entre autres. J’ai des toiles aussi qui me sont inspirées par notre passé, comme «Facing Gorée» qui fait référence à notre histoire avec le continent africain, ou « Pitit a Solitid » qui évoque l’enfant de la mulâtresse Solitude, une de nos héroïnes nationales.
Et puis je retranscris dans d’autres toiles plus de sensualité dans les formes utilisées parce que c’est aussi ce que nous sommes, une composante de notre personnalité caribéenne (rires)! enfin selon moi…
F: Est-ce qu’un/une artiste peintre a plus de succès avec les hommes/femmes ? Est-ce que le côté créatif fascine?
NE: Pour ce qui est du sexe de l’artiste, euh…je te dirai que c’est comme le sexe des anges, pour un public, peu importe. Pour ma part, je trouve que mes toiles plaisent indifféremment, mais c’est un avis tout à fait personnel (rires).
Sinon oui, le côté créatif fascine…parce qu’on estime souvent que l’artiste est un être à part, doué, parfois trop singulier, avec un mode de fonctionnement que tout le monde n’appréhende pas, mais rien de nouveau sous le soleil (rires).
F: As-tu pensé à t’exiler, à partir en France, aux USA…?
NE: Les échanges sont très enrichissants pour tout le monde. Comme je n’ai pas envisagé très jeune une carrière artistique je n’ai pas eu à me poser la question du départ et j’ai fait ma vie ici tant sur le plan privé que professionnel. Je suis très attachée à ma terre de Guadeloupe, sé la lonbrik an mwen téré kon nou ka di (rires), si je pars aujourd’hui ce serait pour un temps et pour revenir vers mon peuple avec plus de richesses et d’expériences encore à partager. Je n’exclus aucune éventualité…

F: Est-ce que n’importe qui peut peindre ? Y-a-t’il un âge idéal pour commencer ? Faut-il passer par une école d’art ?
Peindre…oui tout le monde peut peindre…parait que même les singes peignent…mais exprimer une émotion esthétique, est-ce que tout le monde y réussit? C’est le but d’une œuvre d’art. Le truc qui fait que tu restes là, scotchée devant. C’est une vraie drogue et je la recherche pour ma part dans toute œuvre artistique, cette émotion. Il n’y a pas d’âge pour commencer, je prends mon cas : j’ai commencé à peindre assez tard…mais là il y a mon Alzheimer qui me reprend, désolée (rires)…
Une école d’art apporte un plus, en matière de techniques, de connaissances en histoire de l’art, etc. des diplômes pour ceux qui veulent bosser dans le domaine artistique, mais ce n’est pas impératif. Il y a de grands artistes autodidactes. J’ai eu besoin de passer par une école d’art pour avoir confiance en moi et pour matérialiser mon choix de peindre pour mon entourage et pour moi. J’ai eu la chance de rencontrer Michel Rovelas et son équipe, et plus qu’une école d’art, c’était une école de vie je dirais…je leur suis infiniment reconnaissante de ce qu’ils m’ont apporté .
F: Quelle est ton actualité pour les mois à venir, et où peut-on voir tes œuvres ?
NE: Je viens de terminer une expo de un mois et demi à la galerie Imaginart à Nogent Ste-Rose. Ce fut très gratifiant comme première expérience dans un milieu vraiment professionnel et j’ai des toiles qui resteront sans doute en fond d’œuvres chez M. Rolland, donc elles seront visibles à la galerie.
Sinon, je participerai sans doute le 21 Septembre à une manifestation d’une journée autour du patrimoine, organisée par la ville du Moule. J’ai un ami qui me propose aussi une exposition à Paris dans le cadre d’une organisation qui œuvre pour l’outremer donc on réfléchit à tout cela. Je vais aussi travailler avec un autre artiste, Gilles Girard, à une exposition collective quelque part en Guadeloupe, sans doute à Pointe à pitre pour la fin de l’année ou début 2009 …
Pour voir mes œuvres, j’ai une galerie virtuelle ici : http://971.agendaculturel.fr/artiste,nikki-elise,1983.html
Sinon on me contacte et il n’y a aucun problème pour une visite en live!
F: Quels sont tes projets professionnels pour l’avenir ?
NE: Peindre! Peindre! Peindre! (rires)
Très sérieusement, je suis enfin prête à m’exposer, dans le sens où on prend un risque, celui de plaire ou pas, d’aller à la rencontre d’un public, de collaborer avec d’autres artistes de tous horizons, donc je le fais comme je fais toute chose, avec passion, et je suis ouverte à toutes les opportunités qui pourront se présenter.
F: Un mot pour les lecteurs de FWIyapin ?
NE: J’adore le FWIyapin, celui-là est croisé avec un citron ou une prune de cythère pour l’acidité(rires)! mais c’est tout ce qu’il nous faut pour nous poser quelques questions essentielles je dirai même existentielles! Alors longue vie au FWIyapin, à ses rédacteurs et à son public… Et merci à toi Hervé!

13 Commentaires
McBokit on septembre 2nd, 2008
Je suis complètement séduit!
Merci bcp pour cet itw enrichissante!
Bonne continuation à Nikki!
herve on septembre 2nd, 2008
Atensyon!
FWIyapin ne fait de la pub que pour les gens intelligents et intéressants
samuel_otdk on septembre 2nd, 2008
hihihihi
il parle de BAOBAB il est un peu OTODIDAKT aussi ![]()
En tout cas ça me plait beaucoup… si vous en avez d’autre des comme ça.
Nora on septembre 2nd, 2008
Je ne dirais qu’un mot: OUAOUHHH!!
Willy on septembre 3rd, 2008
Je suis sublimé par ton talent. Je ne savais pas que je cotoyais une artiste aussi douée. Je ne peux dire qu’une chose :RESPECT
Al on septembre 3rd, 2008
J’ai passé toute mon après-midi à analyser chacune de tes toiles dont j’ignorais la plupart… je suis ébahi !!! Dix ans qu’on se connait et j’ignorais la dimension de tes talents, quelle vigueur! La toile ‘apparition’ m’a réellement impressionné, bravo Nikki, ce n’est qu’un début! Ici en Afrique du sud, c’est loin pour te suivre
Klodi on septembre 4th, 2008
J’attends l’invitation
chevin on septembre 4th, 2008
Je trouve le discours très structuré…
J’ai vu quelques oeuvres en photo.J’ai hate de les decouvrir en vrai.
Ce sera en 2009,je pense.
Bravo Nikki! Continue!
Claude.
Naïka on septembre 6th, 2008
Merci pour ce partage Nikki!
Tu as vraiment un talent exceptionnel et une vision très optimiste pour l’évolution de l’art en Guadeloupe.
J’ai beaucoup aimé la sincérité et la spontanéïté de ton itw et je te souhaite vraiment tout ce qu’il y a de meilleur pour continuer à exercer cette passion que tu vis « follement »!
@bientôt!
PS: Hervé, merci pour cette présentation originale
drouet maggy on septembre 9th, 2008
ah ! la grande!
restes commes tu es surtout ! ne change pas ! et peints , peints , peints°°° encore le corp comme tu le fais si bien nikky!
nb ! le creole ca chante ! oui continues et envoles toi!!! bises et respet! magylia
thierry on juin 21st, 2009
bcp de nouveautée ;bravo!! je t’ai connu exeptionelle !mais tu l’es de plus en plus !
à part cela je n’ai plus de nouvelles !
en tout cas te souhaite bcp de bonheur
Adriana on mai 25th, 2010
Salut de Roumanie !!!
Oh , sont superbes vos peintures!!!
Tres solaires!
Et la musique du Serge Alidor est vraiment de grande inspiration! Tout comme son projet LE TEMPS DES POÈTES! Si généreux pour votre culture !!! BRAVO !!!



isabelle on septembre 2nd, 2008
merci de nous faire connaître cette artiste, big up à tous les talents guadeloupéens, caribéens!
« si tu veux de la pub gratuite, mange donc un bon FWIyapin! »