Envoyés Spécieux sur France 2

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Le 12 février, l’émission d’information de France 2, Envoyé Spécial, diffuse un reportage d’une demi-heure sur les « décroissants ». Ceux qui ont eu la naïveté de penser qu’il pouvait s’agir d’un documentaire honnête ont vite déchanté. Bien protégés du soleil des bonnes idées sous le parasol de la pensée unique,  Sophie Romillat et David Geoffrion, deux plaisantins qui doivent sévir d’avantage sur TF1 que sur ARTE, nous exposent leur vision des décroissants. Les objecteurs de croissance sont présentés comme de doux illuminés qui empoisonnent la vie de leurs proches, des survivalistes qui vivent dans leur coin ou des bobos écolos qui aiment les lombrics.

La décroissance de l’intelligence sur le service public

 » Moins consommer pour mieux vivre « .  C’est le nom  du documentaire.  Nous vivons cette époque où l’on  nous dit de travailler plus pour gagner plus, tout en oubliant l’ épanouissement humain et en totale dénégation des  dramatiques dégradations environnementales et sociales. Les journalistes de pacotille pensent faire objectivement leur travail: « ils sont économes mais pas radins », « ils chassent le gaspillage », « les plus radicaux boycottent les supermarchés et refusent de prendre l’avion ». A travers trois études de cas, de Vitry-sur-Seine à Lyon en passant par les Hautes-Alpes, France 2 pense montrer en 30 minutes ce qu’est la décroissance.

I- Heureusement Alexandre a une télévision HD

Alexandre  « passe son temps à chasser le gaspillage ». Et ça commence dans son jardin précise le journaliste en herbe. On voit alors Alexandre regrouper des feuilles mortes pour les mettre au pied de son abricotier et créer un compost naturel. Cela lui évitera d’avoir recours à des engrais (chimiques) et donc de ne pas s’empoisonner à petites doses de saloperies phyto-sanitaires. Le journaliste ne pense pas utile de le préciser, non le gars est tellement obnibulé par le gaspillage que c’est juste pour trouver une utilité aux feuilles mortes. Alexandre est aussi bricoleur, alors il récupère l’eau de pluie, ce qui permet une économie financière et surtout évite de gaspiller de l’eau potable pour un usage sanitaire. Il apparait déjà comme un extrémiste car il a osé récupérer des robinets d’arrivée d’eau qui ont déjà servi par le passé… On passe ensuite à ses meubles, tous récupérés, sûrement un signe d’une radinerie extrême. Il peut pas aller à Ikea comme tout le monde ?! Et puis vient la question idiote inévitable, la journaliste demande: « vous refusez le progrès? »  « ah non j’ai une télé HD » . Ouf ! Nous voilà rassurés!
Devant le rayon jouets d’un hyper-marché il dénonce leur fragilité mais pas leurs conditions de fabrication (made in china) ni leur dangerosité parfois (peintures au plomb, etc).  Comme il n’achète pas sa bouffe en grande surface, voilà qu’on lui reprocherait presque d’appartenir à une AMAP (association pour le maintien d’une agriculture paysanne) et de ne pas passer par un intermédiaire entre lui et le producteur de fruits et légumes. Le lendemain, nos grands investigateurs demandent à Alexandre: Mais comment ça se fait donc que le marmot il ait une brouette en plastique? On apprend alors que c’est un cadeau de la mère.  Allez tchokons les bobos se disent les journaleux: « ça vous fatigue pas, qu’il râle tout le temps? »  Sachez-le un décroissant ça râle tout le temps, un éternel insatisfait de l’anti-progrès, un inconditionnel de la bougie jusqu’au-boutiste. Alexandre s’est laissé enfermer dans le personnage grincheux qui demande à ses gosses de se laver les mains à l’eau froide et de ne pas laisser couler l’eau. Dommage pour lui, il avait l’air sympa.

II- Bénédicte pédale dans la yourte

Bénédicte vit dans une yourte à des milliers de mètres d’altitude. Suite à son divorce,  cette  ancienne prof de sports  a décidé de devenir éleveur d’animaux dans les Alpes. Sans électricité ni eau courante.  L’équipe de télé croit utile de dire: 300 mètres pour aller aux chiottes, des toilettes sèches en l’occurrence.   Elle explique que grâce à de la sciure de bois récupérée chez des menuisiers, elle évite les mauvaises odeurs et n’a pas  à souiller une énorme quantité d’eau comme nous  le faisons pour la plupart d’entre nous.  Pas d’eau courante donc mais un ingénieux système de douche artisanale.  Le jour du reportage il fait moins 5°, l’eau a gelé et la douche est impossible. Il est certainement plus facile de ne pas se doucher dans le massif alpin par températures négatives que dans la Caraïbe  par 30° à l’ombre, mais on devine que cela devrait nous inspirer le dégoût. Hou la cochonne elle s’est pas lavée aujourd’hui! Bénédicte explique quinze secondes son choix de vie et la corrélation avec les problèmes écologiques:

La planète commence à étouffer par nos déchets, par nos comportements, par une industrie trop importante. On regarde pas, on produit, on produit , on produit pour moi aveuglément.

Les randonnées pour touristes, l’accueil des jeunes en difficulté l’été font partie des autres activités de Bénédicte. Mais on ne montrera pas ces rencontres, il faut marteler qu’elle est en voie de marginalisation et qu’elle en chie un max. Et pourquoi pas mauvaise mère? Lila sa fille de 15 ans vit dans un studio au village. Elle explique qu’elle s’ennuie, que sa passion c’est pas l’élevage d’animaux.  Et alors, ça dérange qui si ce ne n’est l’équipe de télé qui semble vouloir entendre la fille condamner les choix de vie de sa mère?  Pourquoi cette dame s’inflige-t-elle ces efforts se demandent les journalistes urbains:

- Y a pas des jours où ça vous décourage? Là par exemple, il neige, Faut couper du bois, pffff (sic) ?

- L’effort pour avoir les choses, on les apprécie mieux, répond Bénédicte avec justesse.

III- Les  ingénus ingénieurs de France 2

Ils sont jeunes,  habitent dans les  grandes villes et gagnent bien leur vie. Audrey 27 ans est ingénieur commercial dans  une société  d’énergies renouvelables.  Bizarrement elle ne sera interrogée à aucun moment sur son travail. A croire que les énergies renouvelables, ça n’a aucun lien avec la décroissance…  Elle et son amoureux ont été sensibilisés aux problèmes de la planète durant leurs études d’ingénieurs.  Ah bon?!! Faut  être ingénieur pour se soucier de ces problèmes? Mais plutôt que de laisser les jeunes donner leur point de vue, sûrement ennuyeux et pompeux, on nous les montre aller au marché à vélo récupérer des fruits et légumes mis au rebut par les commerçants.  Après on tient une nouvelle fois  à nous rassurer en montrant qu’Audrey a su rester coquette  puisqu’elle va à la « Déchéthèque »  qui récupère des déchets avec lesquels on fait des accessoires de mode (sacs, chapeaux, etc).  Une fois chez eux, les « règles écolos un peu bizarres » nous sont exposées, notamment  un compost d’appartement avec lombrics. Ces vers permettent d’éliminer les aliments sans avoir à les jeter à la poubelle direction l’incinérateur (*). Ils contribuent ainsi à la décroissance de leurs déchets ainsi que celle de la mauvaise odeur de leur poubelle. Mais à quoi bon le préciser -  le français moyen produit plus de 350 kgs de déchets par an! – ce ne sont que des animaux de compagnie…

En conclusion du reportage, il est précisé qu’il s’agit bien de consommer moins pour sauver la planète, mais aussi d’une stratégie d’adaptation à la crise.  Ce dernier argument est faux puisque les jeunes ingénieurs touchent 5 000€ par mois à eux deux et l’éleveuse d’âne a fait un choix de vie qui n’a rien à voir avec la crise…

La Décroissance qui dérange

Alors si le reportage est erroné, cet article ne peut se limiter à la dénonciation.  La décroissance, un mot-obus dit Paul Ariès, ne doit pas nous amener à penser en terme binaire. Bien sûr il s’agit d’aller contre l’idée de croissance infinie portée dans les plus hautes sphères économiques et politiques d’aujourd’hui.  Le no -limit qu’on veut nous faire avaler. Vincent Cheney, le créateur de casseurs de pub, et journaliste au mensuel La Décroissance, aime prendre l’exemple de la pomme que l’on envoie en l’air et qu’on souhaiterait voir flotter sans retomber. Penser que la pomme ne sera plus soumise aux lois de la gravité en restant en lévitation revient à penser que notre planète finie va nous permettre une croissance infinie.   Vous l’aurez noté, nous sommes donc là dans un registre scientifique et pas chez de gentils zinzins. C’est le mathématicien et économiste roumain Nicholas Georgescu-Roegen qui a contribué à la diffusion de la notion de décroissance.
Le réchauffement climatique et ses conséquences, la raréfaction des hydrocarbures, des ressources gazières, la diminution des quantités d’uranium sont autant de faits incontestables qui obligent à un changement radical de nos modes de vie. La notion d’ empreinte écologique aurait du logiquement montrer la pertinence de l’application immédiate de la décroissance: Si les habitants de la Terre devaient tous adopter le mode de vie américain (« non négociable » disait Bush), il faudrait six planètes Terre ! Pour un français, il en faudrait tout de même trois…  Bien sûr dans cette comptabilité les pays pauvres sont bien en dessous d’une planète, et une croissance économique ne peut leur être interdite. Mais on voit bien que la généralisation de notre mode de vie est impossible dans les limites finies de notre monde. La décroissance n’est donc pas portée par des amoureux du paléolithique et les fans sur Facebook de la grotte de Lascaux. Ils ne proposent pas de revenir en arrière, déjà simplement parce qu’on ne revient jamais en arrière (à moins de s’appeler Marty Mc FLy et de voyager en Dolorean),  et ensuite tout n’est pas à exclure dans ce que la science et la technique peuvent apporter.
De plus la décroissance n’est pas la récession économique. Elle n’est pas non plus une croissance négative mais un véritable changement de société. elle est incontestablement anti et post-capitaliste. Ce que ne montre pas le reportage, c’est le point de vue des objecteurs de croissance qui écrivent dans le journal La Décroissance. Les journalistes de l’hebdomadaire pensent que le combat à mener est aussi politique, et la solution n’est pas de vivre la décroissance chacun dans son coin. C’est cette décroissance qui dérange, un projet de société, des changements radicaux, de nouveaux paradigmes.

Si France 2 veut  filer une caméra et quelques biffettons au Fwiyapin, on lui fera un reportage beaucoup moins malhonnête sur les objecteurs de croissance.

Le journal La Décroissance (2€ tous les mois) :

http://www.ladecroissance.net/

Le reportage est visible en ligne:

http://envoye-special.france2.fr/index-fr.php?page=reportage-bonus&id_article=1259

(*) Une  étude de l’INVS (institut national de veille sanitaire) montre qu’il y a plus de cancers autour des incinérateurs mais sans lien de causalité directe
Un incinérateur en loucedé, Canard Enchaîné du 25/02/09

journal56

4 Commentaires

yoya  on mars 2nd, 2009

Merci pour cet article.
Dommage que le magazine « la decroissance », qui était bien il y’a encore six moi de celà, devienne si morose et aigri : mis à part un article ou deux (je pense notemment à celui appelé « simplicité volontaire »), c’est devu un défouloir pour les journalistes/collaborateur de cette revue, qui passent leur temps à taper sur des multinationales, star de la télé, homme politiques. « C’est pas bien constructif tout çà! » je trouve.

Je leur proposerais donc avec plaisir ce nouveau slogan (l’actuel étant « le journal de la joie de vivre ») : « le journal qui vous rend bien bien bien aigri! » …

Dommage.

Et que vive la décroissance.

Nattynanou  on mars 2nd, 2009

hmmm,
Moi ca fait un moment que je suis a velo, que j’achete en deuxieme main, que je recycle.
En Martinique on a un jardin donc on fait du composte. Ici, par contre C plus complique… ton histoire de vers gloutons m’interesse au plus haut point…
Tiens, je ne vais pas faire la feneante, je vais chercher, mais si tu connais un site ou je pourrais m’en procurer, dis moi!!!

Mesdemoiselles, il y a aussi la « mooncup » de tres interessante:
http://www.mooncup.co.uk/

bauche  on octobre 30th, 2009

bonjour,a, tous, je regarde tout les matins france2 tele matin, j ,adore tout ce qui parles de la terre et voila on parles jardin ou ,fleurs, a6h330 et puis apres ,fini plus rien ni jardin ,ni,fleurs,! que faut-til faire dites moi;,,

Tawo  on novembre 6th, 2009

Eh bien Bauche, il faut tout simplement éteindre ta télé et attaquer ton jardin justement! lol.
Vive la décroissance! Heureux sont ceux qui savent cultiver leur jardin (kréyol, si vs êtes aux Antilles) et ont (ré)appris à vivre simplement. Car ils ont compris qu’on ne peut pas continuer à soutirer aveuglément le système glouton de la sur-consommation, qui tue notre planète et corromp l’Homme. Bravo!

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