La démence coloniale sous Napoléon

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Un livre ouf

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Lors d’une émission d’information (compléments d’enquête) de la télévision publique France 2 sur les évènements de Mai 67, Élie Domota souligne que si Napoléon est considéré comme un héros en France il reste pour la Guadeloupe un négrier et un esclavagiste. Dans la masse des livres et ouvrages qu’il faut avoir ingurgité et digéré voilà un nouvel opus à ajouter à la liste des esprits affamés. Yves Benot (1920-2005), militant anticolonialiste, journaliste et historien, est aussi l’auteur d’autres bouquins sur la période révolutionnaire et les colonies. Le lecteur l’aura compris au titre, pertinent à plus d’un point, Benot n’a pas pris la plume pour nous parler code civil, organisation de l’État ou bravitude de guerre. Dans un contexte où l’icône Napoléon n’est guère bousculée par les historiens (on se souvient par exemple d’un Max Gallo n’arrivant pas à dire que Napoléon fut un criminel contre l’Humanité quand il rétablît l’esclavage en 1802), il n’est pas étonnant que cet ouvrage n’ait pas eu le succès qu’il méritait. L’auteur du livre ne donne aucun crédit à la thèse prétendant que c’est Joséphine, l’épouse de l’empereur qui lui souffle de liquider les avancées progressistes de la Révolution dans les colonies françaises. Si Bonaparte, entouré de quelques membres du lobby colonial pour accomplir ses tristes desseins n’a pas rencontré une résistance suffisante à son projet esclavagiste; des voix souvent avec timidité et auto-censure se sont néanmoins élevés contre lui. Cette période de régression des libertés dans les colonies comme en métropole s’accompagne également des débuts de théories raciales (et donc racistes) élaborées sur des bases scientifiques et non plus religieuses (basées sur la bible et la célèbre malédiction de Cham). Un livre  » ouf!  » parce qu’il est un antidote à l’intoxication intellectuelle au sujet de Napoléon et de l’empire. Un livre ouf car comme son titre l’explique c’est une démence coloniale et donc raciste qui atténuera les acquis de la Révolution et qui survivra au règne de l’empereur.

Du 16 pluviose de l’an II au 30 floréal de l’an X

Il serait faux de dire que ce sont les seuls effets de la Révolution qui ont conduit au décret du 16 pluviôse (4 février 1794) abolissant l’esclavage dans les colonies. Cette décision est surtout la conséquence des émeutes qu’on ne peut plus contenir à Saint-Domingue et de la guerre que la France livre aux anglais. Les esclaves français sont libérés afin qu’ils incorporent l’armée. Si ces choix sont d’ordre pragmatique, au moins permettront-ils une cohérence avec les idéaux d’égalité et de fraternité proclamés à la face du Monde. La Martinique, anglaise à cette date, ne bénéficiera pas de cette première abolition. A la Réunion et à l’île Maurice, sous la pression des colons et devant la passivité de l’armée ce décret ne sera jamais appliqué.
Par le coup d’ État du 18 brumaire de l’an VIII ( 9 novembre 1799), le Directoire est renversé au profit du Consulat. Napoléon se retrouve Premier Consul, les deux autres étant Cambacérès et Lebrun. La propagande esclavagiste sera encouragée par le pouvoir fortement défavorable à Toussaint-Louverture. En guise d’exemple, ces quelques lignes qu’écrit Talleyrand, ministre des affaires étrangères de Napoléon à l’ambassadeur de France aux États-Unis Turreau:

L’existence d’une peuplade nègre armée et occupant les lieux qu’elle a souillés par les actes les plus criminels est un spectacle horrible pour toute les nations blanches. [...] Il est impossible de croire que les Nègres de Saint-Domingue aient quelques titres à une protection.

A l’arrivée au pouvoir de Napoléon, les possessions coloniales françaises sont l’île de France (île Maurice), la Réunion, Saint-Louis du Sénégal, la Guadeloupe, la Guyane et Saint-Domingue. La supériorité maritime des Anglais va empêcher dans un premier temps les projets coloniaux à rebours de l’héritage révolutionnaire. C’est donc d’abord la ruse et la dissimulation qui seront utilisées plutôt que la sanglante répression. Le 25 décembre 1799 les consuls communiquent aux « braves noirs de Saint-Domingue » la constitution de l’an VII et déclarent que le décret du 16 pluviôse sera maintenu. Il faut noter que cette nouvelle constitution est une régression puisqu’elle y exclut, dans son article 91, les colonies dans lesquelles s’appliqueront des « lois spéciales ». Ce sera d’ailleurs au nom de ce même article que Toussaint fera élaborer une constitution propre à Saint-Domingue en 1801. Mais se sachant entouré des puissances esclavagistes anglaise, espagnole et américaine, Toussaint souhaite rester dans l’empire français. Louverture a été également dans l’obligation de conserver l’économie de plantation pour commercer (essentiellement avec les États-Unis) des denrées coloniales afin obtenir armes et munitions. Julien Raimond qui a participé à la rédaction de la constitution écrit à Bonaparte de faire cesser l’esclavage là où il existe encore, c’est à dire aux Mascareignes (Réunion et Maurice) et surtout dans la partie franco-espagnole de Saint-Domingue ( L’Espagne, la France et la Hollande faisant partie à l’époque d’un système d’alliance définie sous le Directoire). Bien évidemment le premier Consul ne répondra pas… La paix d’Amiens de mars 1802 avec l’Angleterre permettra la reprise active des projets esclavagistes. Richepance part de Brest pour rétablir l’ordre esclavagiste en Guadeloupe alors que Leclerc est déjà à Saint-Domingue puisqu’il y est parti avec des dizaines de milliers d’hommes en fin d’année 1801. Le décret du 30 floréal de l’an X (20 mai 1802) qui définit un retour à l’ordre ancien ne concerne en principe ni la Guadeloupe ni Saint-Domingue mais les seules colonies qui n’ont pas connu l’abolition de 1794…lepopee-delgres

Massacre aux Caraïbes

Pour relater les évènements en Guadeloupe, Yves Benot s’appuie essentiellement sur le livre Delgrès, la Guadeloupe en 1802 de son collègue historien Jacques Adélaïde-Merlande (un article sera prochainement consacré à cet autre ouvrage majeur). L’expédition de Saint-Domingue, mené par le beau-frère de Napoléon sera un échec. Dans un premier temps, il parvient à négocier l’intégration des généraux noirs dans l’armée tel Christophe en promettant que la liberté et l’égalité seront assurées. Un accord bienvenu pour les troupes napoléoniennes décimées par le combat et la maladie. Toussaint est arrêté après un traquenard et envoyé en France. Il mourra de froid dans les geôles du fort de Joux. Des officiers moins gradés reprendront la lutte et les généraux se retourneront contre Leclerc puisque des messages contradictoires sont envoyés par la métropole notamment le rétablissement de l’esclavage en Guadeloupe et la demande par le pouvoir de plus de déportation d’officiers noirs. Le général en chef succombe de la fièvre jaune en novembre. Rochambeau dont Leclerc ne voulait pas comme successeur, reprend le flambeau en vain. Saint-Domingue est déjà perdu et la reprise de la guerre franco-anglaise en 1803 sera favorable à Dessalines. Des troupes napoléoniennes (des polonais essentiellement) rejoignent même les noirs. Craignant pour la vie de ses troupes, Rochambeau (qui est l’auteur de la citation suivante) préfèrera se rendre aux Anglais plutôt qu’aux généraux noirs.

L’esclavage des noirs doit être de nouveau proclamé dans ces parages; et le Code noir rendu beaucoup plus sévère. Je pense même que pour un temps les maîtres doivent avoir le droit de vie et de mort sur leurs esclaves. Le renvoi de Toussaint, de Rigaud, Pinchinat, Martial Besse, Pascal, Bellegarde, etc., ferait un très bon effet ici. Je les ferai pendre avec le plus grand appareil.

Mais ni les avertissements d’échec cuisant ni les messages alarmants émis par d’anciens planteurs avant et pendant la tentative de rétablissement de l’autorité française, ne trouveront une oreille lucide à Paris. En 1804, la répression sanglante de Dessalines qui s’est abattue sur les colons restés sur l’île avait été prévue et annoncée; Napoléon en porte sa part de responsabilité puisqu’il avait été mis en garde des conséquences de l’expédition.la-gua-en-1802

Napoléon raciste: pléonasme

Au décret du 20 mai 1802 plusieurs arrêtés viennent s’ajouter. Celui du 29 mai 1802 interdit le séjour dans Paris et dans les villes côtières aux militaires noirs et mulâtres, celui du 25 juin interdit l’entrée en France aux Noirs et aux mulâtres et celui du 8 janvier 1803 interdit les mariages mixtes. A part des soudards réactionnaires de la polémique et de la désinformation comme le très médiatique grognard Éric Zémour (*) , on ne trouve plus grand monde pour défendre les positions de Bonaparte. Mais quoi de mieux que les déclarations de l’intéressé lui-même pour se faire une opinion. Voici donc les Propos du premier consul adressés à Truget, ministre de la marine et des colonies sous le Directoire mais néanmoins anti-esclavagiste:

M. Truget si vous étiez venu en Égypte nous prêcher la liberté des Noirs ou des Arabes, nous vous eussions pendu au haut d’un mât. On a livré tous les Blancs à la férocité des Noirs, et bien, si j’eusse été à la Martinique, j’aurais été pour les Anglais, parce qu’avant tout il faut sauver sa vie. Je suis pour les Blancs parce que je suis blanc; je n’en ai pas d’autre raison, et celle-là est la bonne. Comment a-t-on pu accorder la liberté à des Africains, à des hommes qui n’avaient aucune civilisation, qui ne savaient seulement pas ce que c’était que la colonie, ce que c’était que la France? Il est tout simple que ceux qui ont voulu la liberté des Noirs veuillent l’esclavage des Blancs; mais encore croyez-vous que si la majorité de la Convention avait su ce qu’elle faisait, et connu des les colonies, elle eût donné la liberté aux Noirs?

Impérialisme sans réalisme

Si nous nous sommes ici appesantis dans le milieu caribéen, ce zoom n’est pas celui de l’auteur qui balaie avec exhaustivité le champs colonial de l’époque qui annonce lui-même les prochaines colonisations françaises. Le titre du livre fait référence, comme nous venons de le voir, à la folle politique sanguinaire de Napoléon mais aussi à son aveuglement dans sa politique hégémonique. Dominé par les Anglais sur les océans, il n’a jamais su faire de choix entre l’Europe et le reste du Monde. Ainsi des projets littéralement déments sont mis en place sans voir le jour: expédition planifiée vers l’Inde, nouvelle invasion de l’Égypte souhaitée. Napoléon rêvera même de l’Australie et l’île de Java sera française moins de trois mois… L’Algérie est elle aussi dans la ligne de mire coloniale mais sera hors de portée au moins ces années là. La contradiction inconciliable de guerre (souhaitée) en Europe et les désirs de conquêtes Outre-Mer se heurteront à l’ascendant maritime de l’ennemi anglais. Soit il obtient la paix avec les Anglais et peut ainsi se permettre des projets fructueux en Outre-Mer, ou alors il délaisse celui-ci pour se consacrer à la seule Europe. Il ne se résignera jamais à opter pour l’un ou l’autre. Son obstination esclavagiste l’empêchera de voir que le meilleur moyen de protéger les colonies des Anglais serait de libérer les esclaves et de les incorporer dans l’armée. L’affront des Haïtiens ne passe pas, même en 1814 -1815 alors que la chute est proche, Malouet le nouveau ministre des colonies menacera de lever une expédition pour reprendre Saint-Domingue.

Benot ne se cantonne pas seulement à Napoléon et sa politique. L’historien retrace tout le contexte intellectuel de l’époque, terreau fertile des démentes propagandes esclavagistes et de l’idéologie des races. Mais quelques voix tenaces, progressistes et humanistes continuèrent de s’élever avec leurs ambigüités. L’une des plus connues et des plus justes est celle de l’abbé Grégoire. D’ailleurs comme l’écrit Benot on ne peut pas avoir pour ancêtre intellectuel à la fois Grégoire et Napoléon

(*) Sur le plateau de Laurent Ruquier, l’intéressé a prétendu, sans être contredit par Jégo ou Doc Gynéco que Napoléon avait aboli l’esclavage à la fin de son règne en 1815. C’est de l’abolition de la traite qu’il s’agit et sa finalité n’était nullement humaniste, ce geste étant une main tendue vers la Perfide Albion dont l’éfficacité tactique s’avèrera nulle…bangou_revolution-esclavage-gpe

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2 Commentaires

Antilles Politique » La Guadeloupe en 1802  on mai 2nd, 2009

[...] ne va pas dans le sens de la légende napoléonienne. De même que l’opus d’Yves Benot La démence coloniale de Napoléon, La Guadeloupe en 1802 ne fait pas allégeance à une certaine image positive flatteuse de [...]

nattynanou  on mai 5th, 2009

A Lire absolument et a integrer au programmes scolaire. la premiere fois que j’ai entendu le nom Delgres, c’etait dans une chanson de Claudy Siar, dont je ne me rappelle plus le titre… Mais peu importe, En Martinique il n’est pas du tout fait mention de ces hommes de valeur, c’est tres dommage, on va mourir con!

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