Chivé-léta versus Chivé-rasta partie I

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A partir de considérations sur la coiffure à rajouts et les dreadlocks, Gerry L’Etang interroge les causes politiques et économiques de la distanciation d’avec l’Etat que constitue à la Martinique le fait de nommer « Chivé-léta » un élément étranger à soi (rajouts), puis analyse les fondements symboliques, affichés et occultés, du « Chivé-rasta ».
Par-delà les oppositions entre ces coiffures, le projet ici est de mettre au jour des croisements de civilisations suscités respectivement par deux mondialisations : la globalisation économique et la créolisation.

De « Gouvelman » à « Léta »

Une expression riche de sens est apparue ces dernières années dans le créole martiniquais : « Chivé-léta ». Elle désigne des cheveux ajoutés portés par des Martiniquaises noires ou métisses. Ces rajouts noués, tressés, tissés ou collés, tous importés, sont synthétiques ou naturels.

Nous laisserons de côté l’aliénation que peut recouvrir un choix esthétique consistant ruser avec la nature pour se conformer au modèle de chevelure européen, cette question a déjà été traitée (1). Nous nous intéresserons ici à l’appellation elle-même. Dans l’expression, dont la traduction littérale est : « Cheveux de l’Etat », l’intéressant, c’est l’Etat. Caractériser des cheveux extérieurs à soi comme étant des Cheveux de l’Etat, mérite réflexion.

L’Etat désigne « l’autorité politique souveraine […] considérée comme une personne juridique et morale à laquelle est soumise un groupement humain vivant sur un territoire donné » (2). Dans les sociétés démocratiques, l’Etat est l’émanation du peuple. Dans ce contexte, l’Etat, philosophiquement, idéalement, c’est nous. Or en désignant comme provenant de l’Etat un élément étranger à soi, l’appellation Chivé-léta opère une dissociation, une distanciation d’avec l’Etat. L’Etat ici, ce n’est pas nous, c’est l’autre.

En Martinique, l’Etat est désigné historiquement en créole par le terme « Gouvelman ». L’usage du mot allait s’affaiblir en raison de la décréolisation linguistique, prolongement d’une décréolisation culturelle générale entraînée, entre autres, par la disparition du système des plantations. L’adoption de Léta en lieu et place de Gouvelman est un exemple de francisation lexicale. L’expression Léta réduit l’écart entre le mot créole qu’il remplace et son équivalent français. Car si les termes Gouvelman et Léta sont tous deux des emprunts au français, le premier présente un double écart. Un écart de forme par rapport au mot emprunté (Gouvelman au lieu de Gouvernement), et un écart de sens entre le terme français emprunté et le mot créole : le Gouvernement n’est pas l’Etat. A l’inverse, le lexème de remplacement ne présente plus qu’un seul écart, de forme, par rapport à son équivalent français : Léta au lieu de Etat.

Le passage d’une expression à l’autre s’accompagne d’une modification de la perception de l’Etat. A mesure que la prédation coloniale qu’exerçait le Gouvelman au côté du « Béké » (planteur blanc créole) laissait place, à compter de la départementalisation de 1946, à des relations plus apaisées, à mesure que l’institution étatique avait de moins en moins recours – du fait du délitement de la société de plantation – à la violence que nécessitait le fonctionnement même de cette société, à mesure que cette institution remplaçait le béké en tant que pourvoyeur de travail, que les ressources qu’elle dispensait allaient croissant, Léta se substitua à Gouvelman.

Si ce changement lexical s’assortit d’une perception plus favorable de l’Etat, ce dernier n’en reste pas moins perçu par les Martiniquais comme une institution extérieure, sise en France et émanant de la société de ce pays. Les concernés le perçoivent ainsi parce qu’ils n’interfèrent en rien dans sa définition. Certes, dans la mesure où les Martiniquais participent au jeu démocratique français, les représentants de l’Etat sont aussi, théoriquement, les leurs. Pour des raisons mathématiques il en va autrement : les dizaines de milliers de voix martiniquaises ne pèsent quasiment rien par rapport aux dizaines de millions de voix françaises. A preuve, jusqu’à récemment les résultats des élections présidentielles et parlementaires – et donc d’élus définissant l’Etat – étaient annoncés en France alors même que les procédures de vote étaient encore en cours dans l’île du fait du décalage horaire. En outre, maintes de ces élections ont abouti à des résultats différents en Martinique et en France sans que ces oppositions aient influencé la politique martiniquaise des représentants de l’Etat. Pour ces raisons, l’Etat apparaît en Martinique comme une institution extérieure, ainsi qu’en témoigne l’expression Chivé-léta.

Cheveux offerts par l’Etat

Mais le mot semble désigner aussi autre chose, plus lourd de sens. Une autre traduction possible de Chivé-léta est : « Cheveux offerts par l’Etat ».

tissageAu cours de la décennie 1960 se produisit à la Martinique une rupture économique. Les effectifs de l’agriculture et ceux de l’industrie de transformation de la canne (usines à sucre, distilleries), qui constituaient l’écrasante majorité des travailleurs des secteurs primaire et secondaire, devinrent minoritaires au sein de la population active. Ce fut la fin d’une société de plantation qui avait trois siècles durant régenté la vie des Martiniquais. Se mit alors progressivement en place une économie reposant sur des transferts de l’Etat (et dans une moindre mesure, de l’Union européenne : équipements structurants, soutien à une agriculture d’exportation déclinante, etc.). Cette économie, très largement tertiarisée, est donc alimentée principalement par le contribuable.

Un chiffre symbolise cette dépendance : le taux de couverture des importations par les exportations, 13,2 % en 2007, soit un déficit commercial de 2,1 milliards d’euros (3). La situation est d’autant plus critique que ce chiffre de 13,2 % concerne en grande partie des exportations hautement subventionnées, singulièrement les produits agricoles, la banane par exemple coûtant plus cher à produire que ce qu’elle ne rapporte effectivement.

En pareille situation, beaucoup en Martinique est offert par l’Etat, qui y transfuse des sommes considérables : 2,6 milliards d’euros pour l’année 2007. Toutefois, les Martiniquais étant soumis à l’impôt, les recettes de l’Etat en Martinique, tous prélèvements confondus, se montaient à 1,4 milliard d’euros en 2007. Ce dernier récupère donc 54,5 % de sa mise. Reste un transfert net de 1,2 Milliard d’euros (4). Par ailleurs, l’évolution du rapport entre les montants versés à l’île et ceux recouvrés par l’impôt est défavorable à l’Etat. En 2003, il récupérait 75,7 % des sommes affectées (5).

Cette perfusion entretient peu ou prou tout le monde à la Martinique. C’est le cas des RMIstes ou des fonctionnaires. C’est aussi le cas des professions libérales, commerçantes, agricoles, industrielles ou de service. Dans cette société officiellement capitaliste, le capitalisme représente avant tout un cadre de circulation monétaire, une organisation pour la redistribution de fonds injectés de France, auxquels il n’est apporté qu’une valeur ajoutée générée par des dépenses de consommation. Ici, les bénéfices tirés de capitaux fournis à l’occasion par l’Etat (à travers la défiscalisation par exemple), sont alimentés par des clients qui règlent avec des sommes versées en partie par ce même Etat. On aboutit alors à la situation suivante : le niveau socioéconomique des individus, quel que soit leur secteur d’activité, varie d’abord selon la part de manne qu’ils obtiennent directement ou indirectement de l’Etat, ensuite suivant leur capacité à produire de la plus-value à partir des sommes obtenues.

L’économie martiniquaise accumule les paradoxes, superpose socialisme et capitalisme. Comme dans les sociétés socialistes, elle est financée par l’Etat, mais cet Etat émane d’une société capitaliste, caractérisée, elle, par la propriété privée des moyens de production, la recherche du profit, la liberté d’échange, la spéculation, la concurrence. Et ces caractéristiques capitalistes de la société française perfusante sont apparemment plaquées en Martinique alors même qu’un processus inverse, socialiste, irrigue l’économie de ce pays. Pour autant, et ce n’est pas le moindre des paradoxes, cette société structurellement assistée coûte peu à la société qui l’assiste.

Car le mécanisme de récupération des fonds transférés ne se limite pas à l’impôt. Le fonctionnement économique de la Martinique coûte moins qu’il n’y paraît à la société française parce qu’il s’opère en circuit fermé : les fournisseurs de l’île sont majoritairement des entreprises françaises. Dans ce système, les principes du capitalisme sont en fait loin d’être tous effectivement plaqués, c’est le cas de la concurrence. Certes, il y a concurrence relative sur le plan interne car les flux financiers en provenance de France sont redistribués dans un cadre partiellement concurrentiel. Si certains importateurs, gros commerçants, industriels de Martinique bénéficient de situations monopolistiques ou oligopolistiques, d’autres, moyens et petits commerçants, artisans, agriculteurs vivriers et maraîchers, prestataires de services, sont en compétition dans leurs domaines respectifs pour écouler leurs produits, s’assurer des clients.

Il en va différemment sur le plan externe. Suivant l’un des axiomes régissant l’Exclusif d’Ancien Régime, jamais remis fondamentalement en cause : « La colonie n’importera que de métropole », les biens de consommation proviennent essentiellement de France (secondairement d’Europe et d’ailleurs). Même les produits manufacturés hors de France transitent pour la plupart par ce pays avant d’être réexpédiés en Martinique. Ainsi le système bénéficie-t-il aussi à l’industrie et au commerce français, et peut être interprété comme une forme de soutien de l’Etat à ces secteurs (6). Ce mode de récupération monétaire n’est pas sans rappeler celui qui avait cours au sein de la plantation post-esclavagiste. Là, des pièces de métal gravées aux initiales du planteur, les Caïdons, étaient données en rémunération aux ouvriers agricoles, lesquels ne pouvaient les utiliser que dans la « Boutik » (épicerie) du béké située sur l’exploitation. Le propriétaire récupérait ainsi les salaires versés.

Enfin, des sociétés opérant en Martinique (raffinerie, compagnies aériennes, certaines entreprises de BTP, de téléphonie, de télévision, de radio, de presse…) ont leurs actionnaires – voire leur sièges sociaux – en France et y rapatrient leurs profits.

L’expression Chivé-léta rend compte de cette dépendance politique et économique, de cette altérité qui décide et qui paye.

Dreadlocks

Les seuls en Martinique à refuser radicalement cette tutelle politique et économique sont de rares rastas intransigeants, nouveaux marrons qui, des grands bois des hauts mornes où ils trouvent parfois refuge, rejettent avec écœurement cet avatar de « Babylone ».

dreadlocksLes rastas partagent avec les adeptes du Chivé-léta un type de coiffure qui vise l’extension. Mais contrairement à la « coiffure léta » qui y parvient artificiellement, la coiffure rasta l’obtient I-Talment, naturellement. Le principe sollicité ici n’est pas l’ajout mais l’emmêlement. Les cheveux morts (tout individu perd normalement de 50 à 100 cheveux par jour), à défaut d’être détachés par le peigne ou la brosse, s’emmêlent naturellement aux cheveux vivants. Ainsi la chevelure croît continûment. L’enchevêtrement spontané des cheveux peut par ailleurs être renforcé par des soins appropriés, parmi lesquels l’apport de substances liantes.

D’autres différences opposent ces coiffures : l’une est eurocentrée, l’autre, afrocentrée. Il s’agit pour les rastas de reproduire symboliquement la crinière du lion de Juda, allégorie de la royauté éthiopienne, emblème animalier de la dynastie des rois David et Salomon, dont Hailé Sélassié, déité centrale du rastafarisme, revendiquait la filiation.

Une autre source rasta du port des dreadlocks trouve son fondement dans la bible, laquelle aurait inspiré l’expression Dreadlocks : « Dread of God », « Crainte de Dieu ». Il y est écrit : « Pendant tout le temps de son naziréat, le rasoir ne passera point sur sa tête ; jusqu’à l’accomplissement des jours pour lesquels il s’est consacré à l’Éternel, il sera saint, il laissera croître librement ses cheveux » (7).

Un autre passage de la bible associe cheveux longs et force, leur rasage entraînant faiblesse, abandon par Dieu. Il concerne la geste de Samson : « Il lui ouvrit tout son cœur, et lui dit : Le rasoir n’a point passé sur ma tête, parce que je suis consacré à Dieu dès le ventre de ma mère. Si j’étais rasé, ma force m’abandonnerait, je deviendrais faible, et je serais comme tout autre homme. Delila, voyant qu’il lui avait ouvert tout son cœur, envoya appeler les princes des Philistins, et leur fit dire : Montez cette fois, car il m’a ouvert tout son cœur. Et les princes des Philistins montèrent vers elle, et apportèrent l’argent dans leurs mains. Elle l’endormit sur ses genoux. Et ayant appelé un homme, elle rasa les sept tresses de la tête de Samson, et commença ainsi à le dompter. Il perdit sa force. Elle dit alors : Les Philistins sont sur toi, Samson ! Et il se réveilla de son sommeil, et dit : Je m’en tirerai comme les autres fois, et je me dégagerai. Il ne savait pas que l’Éternel s’était retiré de lui » (8).

Notes

(1) On consultera sur ce point, l’ouvrage de Juliette Sméralda : Peau noire, cheveux crépus : l’histoire d’une aliénation, Jasor, Pointe-à-Pitre, 2005.

(2) Dictionnaire Le trésor de la langue française (TLF), entrée « Etat », en ligne :

http://atilf.atilf.fr/tlf.htm

(3) IEDOM, Martinique. Rapport annuel 2007, p. 98, en ligne :

http://www.iedom.fr/doc/RA2007_Martinique.pdf

(4) IEDOM, op. cit. p. 33.

(5) Pourcentage calculé d’après les chiffres fournis par l’IEDOM, op. cit., p 15.

(6) Ce modèle, qui repose sur la capacité de l’économie française à engendrer des surplus, sur un principe de soutien à l’industrie et au commerce franco-français, et sur une logique de récupération des sommes affectées, pourrait atteindre ses limites en cas de réduction voire de disparition desdits surplus suite à une crise majeure. Il est aussi obéré par la globalisation économique (et la délocalisation qui lui est liée), laquelle induit l’arrivée croissante en Martinique de biens de consommation non français. Dans le secteur automobile par exemple, alors qu’il y a trente ans les produits importés étaient quasi exclusivement français et européens, la globalisation a provoqué une diversification de l’origine de ces produits, lesquels proviennent désormais de plus en plus d’Asie ou d’ailleurs. Des pans entiers comme l’informatique ou le textile proposent aujourd’hui des marchandises manufacturées principalement en Asie. Il n’y a plus que l’alimentaire qui soit encore très majoritairement d’importation française. Cette augmentation de la diffusion en Martinique de biens non français, ne profite en France qu’à quelques importateurs/réexportateurs et restreint la capacité de l’économie française à récupérer les flux monétaires injectés en Martinique. Elle fragilise d’autant le modèle sur lequel est établie l’économie martiniquaise.

(7) La bible, traduction de Louis Segond, 1910, Nombres 6. 5, en ligne :

http://www.info-bible.org/lsg/04.Nombres.html#6

(8) La bible, op. cit., Juges 16. 17-20, en ligne :

http://www.info-bible.org/lsg/07.Juges.html#16

4 Commentaires

Dready Krueger  on juin 1st, 2009

C’est fort intéressant mais pour un article d’économie le titre est un peu tiré par les cheveux …

Pierre-Alfred  on juin 16th, 2009

Ce texte est annoncé comme la partie 1 d’un article. Il y a donc une partie 2. Où est-elle ? Où est la suite de cet article ?

Kam  on juin 16th, 2009

Cela vient cher lecteur.
Merci pour l’attention portée à notre site.

Chivé-Léta versus Chivé-Rasta Partie II | Fwiyapin  on juin 17th, 2009

[...] Relire la partie I en cliquant ici [...]

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