Cahier d’un départ du Pays natal

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CAHIER D’UN DÉPART DU PAYS NATAL

(par Ti-popot)

C’est toujours les mêmes gestes: les dents qui se resserrent, la colonne vertébrale qui se tasse dans le siège, puis le cœur qui se soulève en même temps que l’avion. Ça y est, les choses que tu connais le mieux au monde rapetissent peu à peu dans le hublot. Pooo timal! Mon œil gauche qui s’embue n’a donc aucune pudeur? Il a d’ailleurs su capter l’attention de ma voisine qui me signifie amoureusement que si c’était pour pleurer, c’était bien la peine de rester au hublot (qu’elle voulait échanger contre son siège du milieu). S’ensuit un tchiipp retentissant. Merci madame, tu m’as redonnée le sourire! C’est comme ça chez nous, ça fait du bien là où ça fait mal…

Pour continuer avec le masochisme, je jette un dernier regard par la vitre. Vu d’ici, le Papillon est un enchainement savant de ronds-points et de centres commerciaux reliés par des voitures. Gros soupir.

Je plonge la main dans mon sac pour que mes yeux se concentrent sur autre chose que leurs glandes lacrymales. Là, à la manière d’une prestidigitatrice, j’en tire, ô merveille, un exemplaire de Trendy’s. Gros gros soupir. Qu’est-ce que ce machin là-ça fout dans mes affaires? Pour ceux qui l’ignorent, Trendy’s est un assemblage de feuilles non recyclées en libre distribution dans toute zone commerciale guadeloupéenne. Puisque c’est tout ce que j’ai à me mettre sous la dent, je décide de me livrer à un petit exercice: sur les quarante pages de ce torchon, je compte 20 pages de pub, 15 pages d’articles promotionnels (pub), et 4 pages de photos de soirées VIP (pub) où trainent quelques bwabwas -a côté, ceux qu’on voit dans le TV Mag font office de grandes stars c’est vous dire. Calcul mental vite fait, qui reste dans le bateau? Une pauvre petite page. Elle est consacrée au maire d’une commune absolument Trendy (Saint-François, pour ne pas la citer), jeune maire qui a pu, grâce à ce fabuleux magazine, jouer les stars d’un jour en répondant à des question essentielles comme « quel est votre arbre préféré? », ou « êtes-vous plutôt slip ou boxer? »…. Ri-di-cule!

En fait, en me penchant de plus près sur cette collection d’encarts publicitaires, je me rends compte qu’aucun d’entre eux ne nous envoie dans un commerce pointois. Ça paraît anodin comme ça, mais il faut se rendre à l’évidence: Pointe-à-Pitre se meurt, vive Jarry! Le centre de Lapwent est devenu un étalage nostalgique de ce qui a été un cœur battant il y a quelques décennies de cela. Année après année, on y retrouve les mêmes libanais, les mêmes autos avec le même zouk à fond (mannyè tropikal, comme dirait Joëlle), depuis quelques temps les mêmes chinois, et fort heureusement, les mêmes tanbouyés qui nous rappellent que sans oublier d’où on vient, on a construit tant bien que mal une identité unique au monde sur notre bout de terre.

Bref, Lapwent ne sera jamais un endroit où les gens vont s’assoir pour siroter un cocktail à 10 euros. Il faut dire que toute une dynastie de maires pointois a décidé que cette ville serait populaire ou ne serait pas. Des gens pauvres, avec pour seule ambition d’arpenter la rue Frébault de haut en bas. Du coup la culture est en berne, portée à bout de bras par un Centre des Arts en décrépitude et un cinéma Rex qui parie depuis des années sur l’imbécilité du public avec sa programmation de merde. Woy, fout! Ça m’éneeerve! Enfin bref, pas de juste milieu entre Pointe-à-Pitre, la belle fanée, et sa banlieue hyperactive sous amphets, Jarry.

Pourtant chez nous il y a des communes très prometteuses. A commencer par Le Moule, à la croissance parfaite et au poil soyeux, qui allie un sens des choses bien de chez nous à un dynamisme bien rodé. Sans oublier les autres petites perles oubliées qui font leur petit bonhomme de chemin, comme Pointe-Noire, Grand-Bourg ou Anse Bertrand (j’espère que vous savez tous les localiser du premier coup sur la carte!).

Bref, pendant que la mairie de Baie-Mahault s’en met plein les poches, d’autres vont piano et sano, et on a envie d’y croire! Pas’ti péyi an nou la bizwen nou bay tousa nou ni, konfyans, lanmou, rèspé, tout!

C’est bien beau cette envolée lyrique me direz-vous, mais en pratique? Qu’est-ce qu’on fait d’une économie bancale sur une terre souillée? On continue d’acquérir du savoir aux quatre coins du globe, et on rentre mettre tout ça en pratique chez nous, allez hop! Après tout, la chlordécone sera lavée d’ici 200 ans, et nos petits petits petits enfants pourront repartir du bon pied si on s’en donne la peine…

Au sortir de cette petite ébullition cérébrale (il m’en faut peu), je jette un coup d’œil au programme TV hexagonal pour voir ce qui va être sur l’écran de mon insomnie du jet-lag, et je tombe sur la cérémonie des Trophées des Arts Afro Caribéens, retransmise sur France 2….à 23H30! C’est déjà ça, mais est-ce vraiment la peine de diffuser cet événement sur une chaine que personne ne regarde, à une heure où personne ne la regarde? C’est vrai j’avais oublié, je rentre dans ce pays où je ne suis ni plus ni moins qu’une représentante de la tranche horaire de fin de soirée, petit fourre-tout culturel où mafé = colombo, et raeggae = RnB…Et ce pays, sur le papier, c’est mon pays. Gros, gros, gros soupir. La schizophrénie revient au galop. Mais, non! Mon pays en réalité, il existe, il est juste au milieu de l’atlantique, au centre d’un triangle entre les côtes ouest européennes et africaines, et les côtes est américaines. Je crois que nous sommes entrain de le survoler en ce moment même …

Ça s'est vachement construit autour de la Grande rivière à Goyaves !

Ça s'est vachement construit autour de la Grande rivière à Goyaves !

3 Commentaires

Noug  on juillet 30th, 2009

@Ti-Pòpòt : Que deviens-tu ?

Je ne t’espère pas au nombre des vagal’am Eux après le passage à la fouille en bonne et due forme de ton kawton de pwason fri ;-)

cisco  on août 1st, 2009

c’est beau ce texte, bravo ti-popot ;)

Fwiyapin » Mika-Fwiyapin connection (2/2)  on août 20th, 2009

[...] on est persuadé que cet exil ne sera que temporaire. Surtout si l’être aimé est resté au Pays natal. Pis, parfois on s’en va rejoindre celui avec qui le beau sentier de l’amour va se [...]

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