Chivé Léta versus Chivé Rasta Partie III
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Leonard Howell
Les apports de l’hindouisme au rastafarisme s’inscrivent dans le cadre général d’un phénomène de créolisation. C’est à dire ici, d’hybridation entre, d’une part, des traits culturels déterritorialisés, et, d’autre part, les traits d’une société d’accueil elle-même produite par la déterritorialisation et l’hybridation. Le tout en contexte plantationnaire. Mais ils ont aussi pour origine le processus particulier que représenta le parcours du principal fondateur du mouvement rastafari : Leonard Percival Howell.
Howell, qui était probablement dès son enfance à Clarendon (Jamaïque) au contact d’hindous, fut aussi influencé par la culture de l’Inde lors de ses séjours à New-York, entre 1912 et 1932 (entrecoupés d’arrêts à Panama et de voyages de part le monde), à une époque où religiosité et magie hindoues étaient en vogue dans cette ville. Il le fut encore par ses lectures sur l’hindouisme. Joseph Nathaniel Hibbert, cofondateur du rastafarisme et un temps adjoint d’Howell, rapporte que « lorsque, en 1918, [Howell] entendit parler des incarnations divines en Inde, il se procura des livres à leur sujet. Discutant avec ses amis, il conçut l’idée d’une incarnation africaine de Dieu, comparable à Rama, Krishna et Bouddha » 21.
A son retour en Jamaïque en 1932, quand, pénétré des idées laïques de Marcus Garvey 22 et religieuses d’Athlyi Rogers 23, Leonard Howell établit les bases de ce qui deviendra le mouvement rastafari, il prend un pseudonyme hindou : « Gangun Guru Maragh » : « Grand Roi Gourou du Savoir et des Vertus » 24. Il signe de ce nom (G. G. Maragh) un texte prophétique qui paraît en 1935 : The Promised Key 25. Gangun donnera par glissement, « Gong », appellation la plus connue de Leonard Howell (« The Gong »). Cette dénomination sera, à travers « Tuff Gong », récupérée ultérieurement par Bob Marley, pour lui-même ainsi que pour son label (et studio d’enregistrement).
La revenue d’Howell au pays le voit également entouré d’Indiens. Particulièrement d’un certain Laloo qui fut son garde du corps et qui aurait contribué à instiller dans le rastafarisme, alors en formation, de la substance hindoue. Plusieurs Jamaïcains d’ascendance indienne rejoignirent le mouvement rasta, à sa naissance ou par la suite. C’est le cas de Countryman. L’affiche du film du même nom (réalisé par Dickie Jobson en 1982), le représente courant, locks au vent. Reproduite en couverture du disque tiré de la bande sonore du film, cette affiche constitue un élément notable de l’iconographie rasta 26.
Les apports de l’hindouisme au rastafarisme s’inscrivent dans le cadre général d’un phénomène de créolisation. C’est à dire ici, d’hybridation entre, d’une part, des traits culturels déterritorialisés, et, d’autre part, les traits d’une société d’accueil elle-même produite par la déterritorialisation et l’hybridation. Le tout en contexte plantationnaire. Mais ils ont aussi pour origine le processus particulier que représenta le parcours du principal fondateur du mouvement rastafari : Leonard Percival Howell.
Offrande
Les extensions venant d’Inde, tout comme celles provenant de Chine, n’indianisent pas, ne sinisent pas celles qui les portent. Elles optimisent des coiffures européennes ou européanisent des cheveux africains. Paradoxalement, la culture indienne est à la genèse du rajout indien. Car si l’Inde occupe une position forte sur le marché mondial de l’extension capillaire naturelle, elle la doit à l’existence, en amont du circuit du cheveu indien, d’un stock considérable, renouvelable, de cheveux gratuits.
Au fondement du rajout indien se trouve un rite hindou consistant à offrir aux dieux sa chevelure, en anticipation ou en remerciement d’une grâce (guérison, naissance, mariage, succès, etc.) Le don de cheveux étant considéré par les dévots comme « l’expression de gratitude la plus estimable » 27, hommes et femmes convergent quotidiennement vers les sanctuaires y sacrifier leur chevelure. Des tonnes de mèches sont alors disponibles. L’offre augmente encore lors des grandes fêtes, qui peuvent, dans les temples importants comme celui de Venkateshwara à Tirupati (épicentre de l’offrande capillaire hindoue), réunir plus de cent mille pèlerins par jour. Cette pratique votive imprègne tant la société indienne qu’elle s’est imposée dans certains lieux non hindous comme le Dargah (mausolée) du saint musulman Nagourmira à Nagore, ou les églises catholiques Notre-Dame de la Bonne Santé à Velanganni (véritable Lourdes indien) ou Saint- Antoine de Padoue à Puliyampatti.
Ces cheveux qui autrefois finissaient brûlés, sont aujourd’hui récupérés par le marché international du cheveu naturel. Cela représente désormais une ressource appréciable pour des milliers de centres religieux (jusqu’à 150 euros le kilo pour les plus belles chevelures). Revenus par ailleurs en forte croissance d’une année à l’autre. Mais les profits les plus conséquents sont pour ceux situés en aval de cette industrie. La mèche de 100 grammes est vendue par les grossistes de Chennai (Madras) après conditionnement, de 40 à 80 euros. Le prix varie selon la qualité, la longueur : plus c’est long, plus c’est cher, et l’aspect : les cheveux raides coûtent moins cher que les cheveux bouclés (lescheveux blancs, rares, sont d’un prix plus élevé). Arrivée dans les salons de coiffure occidentaux, la mèche est alors facturée au client trois fois plus cher. Il existe aussi d’autres circuits, où des cheveux achetés en vrac aux temples, sont, après traitement sommaire en Inde (lavage, triage), expédiés pour transformation dans des usines de Chine, d’Europe ou du Maghreb, avant de se retrouver entre les mains des coiffeurs. Le montant total d’une coiffure sophistiquée de longueur et de volume importants, peut atteindre 1 000 euros, quand des cheveux somptueux sont, petite mèche après petite mèche, fixés à froid avec des points de kératine.
Les vendeurs occidentaux de cheveux indiens tirent de l’acte d’offrande à la source du produit qu’ils proposent, un argument commercialo-éthique. Aussi peut-on lire sur le site d’un de ces marchands : « Outre l’argument de la qualité, il existe également un argument plus moral dans le choix de cheveux d’origine indienne. Les femmes hindoues font le sacrifice de leurs cheveux lors d’une cérémonie religieuse, parfois plusieurs fois dans leur vie. Elles ne les vendent pas. La motivation des donneuses est claire et pure. Et les fonds sont utilisés pour l’entretien des temples et diverses oeuvres sociales comme des hôpitaux gratuits. Les raisons qui poussent les femmes d’autres pays à vendre leurs cheveux sont parfois moins poétiques » 28.
A l’intersection de plusieurs cultures, Les Chivé-léta indiens sont des noeuds de désirs, de transferts. Fascinées par les coiffures de certaines stars afro-américaines (petites-filles de l’Amérique des plantations soumises aux cannons esthétiques de l’Euro-Amérique), des Martiniquaises recyclent les chevelures que des Indiennes ont offert à Vishnou dans l’espoir qu’il leur donnera des enfants mâles.
Conclusion
Enfin, Chivé-léta et Chivé-rasta ont inspiré une nouvelle coiffure : des rajouts ayant l’apparence de dreadlocks. Cette sorte de « Chivé-léta-rasta » rompt avec les oppositions sémiologiques entretenues par les modèles de référence : artificiel/naturel, eurocentrisme/afrocentrisme, aliénation/ressourcement. Ou plutôt, les dépasse. Elle témoigne, une fois encore, de la capacité de l’homme à récupérer, associer, réinterpréter. C’est ainsi que se forment les modes. C’est ainsi aussi que se forment les cultures.
Notes:
21 Lee (d’après A & L. Mansingh), 1999, p. 126.
22 Le Jamaïcain Marcus Mosiah Garvey fut un des précurseurs du panafricanisme. Il eut au début
du 20e siècle, un extraordinaire succès parmi les Afro-Américains, qu’il souhaitait, dans le
contexte ségrégué d’alors, ramener en Afrique. Son association, la UNIA (Universal Negro
Improvement Association), était à l’époque le principal moteur du nationalisme noir.
23 Robert Athlyi Rogers, originaire d’Anguilla, est l’auteur de The Holy Piby, publié en 1924 à Newark
(USA). Ce texte prophétique à l’intention des Noirs, « exalte le règne d’un nouveau démiurge, ‘Dieu le
Seigneur, le Père de l’Ethiopie’ » (Boris Lutanie). Cet ouvrage est, avec la bible interprétée de manière
afrocentrée, au fondement du rastafarisme.
The Holy Piby, en ligne (précédé d’une introduction de Boris Lutanie) :
http://www.webzinemaker.com/admi/m1/page.php3?num_web=2584&rubr=3&id=86020
24 « Gangun » est la contraction de « Gyan » : Savoir et « Guna » : Vertus ; « Guru » signifie Enseignant (Maître)
et « Maragh », Grand Roi (L. & A. Mansingh, 1999, op. cit, p. 119).
25 The Promised Key, en ligne :
http://sacred-texts.com/afr/tpk/index.htm
26 Hélène Lee (1999, p. 128) a recueilli de Countryman le récit de l’enlèvement de sa grand-mère à
Bombay. Il raconte une histoire qui, à quelques détails près, est la même que celle récoltée par Victorien
Permal et moi auprès du Martiniquais Zwazo au sujet du rapt de sa grand-mère : 1) une fête sur un bateau,
2) des organisateurs accueillants, 3) des Indiens invités participent à la fête, 4) Le bateau quitte
subrepticement l’Inde. On retrouve ce récit, avec la même structure, chez les descendances indiennes de
Trinidad, Guyana, Surinam, etc. Ce mythe est distribué dans toute la Caraïbe indienne alors même que les
descendants d’Indiens n’entretiennent dans bien des cas aucune relation, et met en scène des immigrants
qui ont embarqué dans des ports parfois très éloignés les uns des autres (Pondichéry, Calcutta, etc.).
Enlèvement de la grand-mère de Zwazo, en ligne :
http://www.potomitan.info/ki_nov/inde/zwazo.php
27 Brigitte Sébastia, Les rondes de Saint-Antoine. Culte, affliction et possession en Inde du sud, Aux lieux
d’être, Montreuil, 2007, p. 81.
28 Source :
http://www.authentic-remyhair.com/rajout-cheveux.htm




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