Voyage au cœur de l’errance en Guadeloupe

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[Suite et fin de la série des articles du Mika Déchaîné d'octobre 2009 consacrée à " l'errance en Guadeloupe "]

Pointe à Pitre, septembre 2009.

Je marche à travers la ville, sous un soleil de plomb, la chaleur est étouffante. Instinctivement je suis les bâtiments et  les ombrages qu’offre la végétation. Je parcours la cité en regardant le monde autour de moi qui s’active, sans même me prêter la moindre attention. Face à cette scène de vie qui explose de couleurs et de gens, je m’intéresse plus particulièrement à un groupe de cette population : les errants. Vision pragmatique, pour une prise de conscience douloureuse. Appartiennent-ils à cette société? On croirait qu’ils s’échappent de ce tableau si vivant et animé où des femmes et des hommes rassemblés s’évitent pourtant. En réalité, les seuls qu’on évite, ce sont ces vagabonds.  Qui sont-ils réellement? Pourquoi sont-ils si différents des autres? Que font-ils là? SDF, mendiants, drogués… autant d’étiquettes collées que de questions sans réponse.

Je continue ma promenade et observe. Place de la Victoire, un homme sur un banc public. Vêtue de haillons, il semble las, abandonné de toutes forces, tant il souffre dans sa posture apathique. Je pense à ce qu’on entend dire sur ces gens : « des marginaux qui auraient choisi ce style de vie »… une vie de bohème qui aurait mal tourné ? Je réalise que ce genre d’explication est une excuse à notre propre responsabilité.

Face à la Darse, des commerces de restaurations rapides.  On y échange de l’argent contre de la nourriture et surtout contre du temps, car on veut aller vite, manger vite, vivre très vite. Terrible contraste entre cette précipitation et cette scène de la mendicité. A cet endroit un homme quémande. Ses gestes sont lents, son visage figé sans la moindre expression. Contrairement au monde qui l’entoure, ce mendiant n’est pas rapide, il n’avance même pas et ses mouvements sont répétitifs : il tend la main, adresse quelques mots, puis recommence. Les passants font ce qu’on attend d’eux, ils passent. Après tout, peut-on réellement leur en vouloir, on ne peut pas s’apitoyer à chaque coin de rue sur des miséreux, j’en prends facilement conscience. D’ailleurs moi même, comme tout le monde, je passe.

Je remonte la rue Gambetta, celle du commissariat. C’est alors que je remarque trois autres SDF sur les trottoirs. Le premier est agité, il tourne sur lui même, parle seul, en faisant de grands gestes brusques. Le second dort sur une pile de palettes. Il est recroquevillé, et rien du monde extérieur ne semble pouvoir l’atteindre, il est comme en dehors de cet univers. La troisième est une femme, elle fouille dans un sac plastique qu’elle dissimule parfois, comme s’il contenait un trésor. Ils sont sales, sentent mauvais, ils sont aux antipodes de la décence et de la dignité humaine. Ces derniers mots sont durs, cruels même, mais tout comme la réalité, ils expriment une vérité.

Un peu plus loin, alors que je me dirige vers le tribunal, un autre vagabond traverse la ville d’un pas alerte. Sa vivacité m’intrigue, je le suis. Mécaniquement, il jette des coups d’œil vers moi. Furtif, presque intrigué, il continue sa course. Subitement il s’arrête, se retourne et m’adresse quelques mots, il veut de l’argent. Il me regarde, paraît sympathique mais tracassé. Je fouille dans ma poche et en sort une pièce de 50 cents que je lui tends. J’essaye d’engager la discussion, mais il me coupe, il désire plus d’argent, pour acheter un sandwich. Je refuse. Soudain son regard devient fuyant, il baragouine quelque chose, insiste un peu et rebrousse chemin, s’éloignant à grands pas. De mystérieux, il est devenu opportuniste et finalement retourné à son monde, que je n’ai pas pu atteindre. Difficile d’analyser des gens sans réellement pouvoir communiquer avec eux.

Paradoxalement, malgré l’indifférence qu’on leur témoigne au quotidien, des histoires sont véhiculées au sujet de ces intouchables. Ils intriguent tant, que des rumeurs naissent autours d’eux. La force de la rumeur est dans le fond de vérité d’où sont tirées ses prémices. Ainsi, on soupçonne ces originaux de posséder de grandes richesses, d’appartenir à des prestigieuses familles ou pire, d’avoir choisi volontairement ces misérables conditions de vie. Une sorte de suicide social. Pour ma part, je pense qu’ils sont enfermés dans un monde où règne la peur. La peur d’être battu, violé, dépouillé du peu de choses qu’ils possèdent. C’est une dimension où la souffrance paralyse tout, rendant long et douloureux le chemin de la guérison. Maladie psychiatrique, addiction au crack, le terrible tandem. On ne sait pas lequel de ces deux maux engendre l’autre. Dans cette vie d’errance, chaque histoire, est un drame.

Aujourd’hui, nous avons observé, dans les rues de Pointe à Pitre, ces personnes qui stagnent dans le courant naturel de l’existence. Nous avons cherché à avoir des contacts, ne serait-ce que visuels, et même si on peut voir les yeux de ces individus, on croise rarement leur regard. Alors, les quelques témoignages que nous avons pu recueillir, apparaissent comme des fenêtres qui se sont entrouvertes sur un univers cruel. Ces précieux récits, proviennent d’êtres humains souffrants, qui subissent les affres de leur terrible condition. Finalement, qui devons nous critiquer, ceux qui ne parviennent plus à trouver leur place dans notre société, ou bien cette même société qui oublie les nécessiteux?

Heureusement, des professionnels issus du social et du monde médical s’unissent et tentent ce qui paraît impossible. A force de travail et de volonté, ils contrecarrent une fatalité qu’on avait presque acceptée. Le combat qui s’est engagé peu paraître inégal, tant les armes sont faibles face à la maladie. Leur mission est de soigner et réadapter ceux qui sont devenus des parias de la société, ceux qui n’arrivent plus à vivre par leurs propres moyens, mais qui tentent instinctivement de survivre.

Ce voyage au cœur de l’errance est une sorte de carnet de voyage, dans lequel se trouvent des portraits, des images, des scènes de vie. Nous avons aussi rapporté des éléments pour aider à mieux comprendre comment, des femmes et des hommes se retrouvent en marge de la société, en 2009, en Guadeloupe.

Sam Ire

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Un commentaire

zoffi  on décembre 9th, 2009

Triste constat en 2009: à l’heure de l’avènement de la société de la surconsommation en Guadeloupe, comment avons nous pu laisser se dégrader à ce point notre société où les mots SOLIDARITE, FAMILLE, VOISINAGE avaient du sens?

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