Pas d’ordre, pas de morale, que de la haine ?
Cliquer ici pour écrire à l'auteur : KamVoilà un film qui n’est pas resté longtemps dans les salles des multiplex. Le succès d’Intouchables, film que certains critiques américains ont trouvé raciste, a-t-il éclipsé le nouveau long métrage de Mathieu Kassovitz, L’ordre et la morale ? Les films qui traitent de l’histoire coloniale française sont plutôt rares. Rachid Bouchareb a été le premier a démontré que le succès commercial pouvait aussi être assuré à ce genre de productions.
L’ordre et la morale, qui a fini par pouvoir être vu en Kanaky, remplira-t-il les salles autant que Case départ ? Du point de vue de la réalisation, parait-il que Kassovitz a assuré. Il n’a pas démérité même si certaines scènes sont mal jouées. Mais quelque soit son excellence cinématographique, c’est le retour sur un épisode trop peu connu en France et dans son reliquat colonial appelé Outre-mer qui nous intéresse ici.
Bloody May
Mathieu Kassovitz a donc choisi dans son dernier film de revenir sur les évènements dramatiques qui ont ensanglanté la Nouvelle-Calédonie il y a un peu plus de vingt ans. Les faits sont réels, les images brutales et guerrières, la violence coloniale, raciste et impitoyable.
Mai 1988. Nous sommes entre les deux tours de l’élection présidentielle française. François Mitterrand veut conserver son trône, Jacques Chirac, premier ministre d’un gouvernement de cohabitation, le convoite. Les concurrents ne se font pas de cadeaux et chacun entend bien arriver à sortir victorieux de cette joute par tous les moyens …
Sur le Caillou, la tension est forte depuis des années. En 1984, des militants indépendantistes ont été tués et leurs meurtriers acquittés trois ans plus tard. Goutte d’eau qui fera le vase déborder, les Kanaks sont très hostiles à de nouvelles lois, portant le nom du ministre de l’Outre-mer de l’époque Bernard Pons, qui chambouleront leurs mès é labitid en ne reconnaissant aucune valeur officielle à leur système de vie (chefferie, coutumes, etc).
C’est ainsi qu’à Ouvéa (appartenant à l’archipel des Iles Loyauté) une occupation pacifique de gendarmerie se solde dans la panique par la mort de quatre gendarmes. Les manblo survivants sont pris en otage et cachés dans une grotte. Leurs ravisseurs se retrouvent débordés par la tournure dramatique de leur action et coupés des directives du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS). Leur chef s’appelle Alphonse Dianou (interprété par Iabe Lapacas).
Arrivent de France plusieurs centaines de soldats, dont le capitaine du GIGN Philippe Legorjus. Il va tenter de négocier une sortie de crise par le haut, la moins violente possible et sans morts supplémentaires. Le film montre son échec inexorable à l’aide de procédés simples et efficaces (le décompte implacable des jours avant l’assaut par exemple).
La république, elle passe ces week-end en régate
puis se prostitue de toutes parts pour un Airbus ou une frégate,
elle exécute dans une grotte des opposants kanak
et mange à table avec des gars style GiancanaAkhenaton, IAM, La fin de leur monde
Film de guerre ? Anticolonialiste ? Réconciliateur ?
Kassovitz semble embrasser totalement la version des faits de Legorjus. Ce n’est pas la meilleure approche pour faire un film historique. Mais ce n’est pas là le souci du réalisateur de La haine. Il exploite une ficelle universelle, la rencontre entre deux héros malheureux, lâchés par leurs supérieurs. Dianou et Legorjus voulaient tous les deux rentrer dans les ordres ! Le premier a voulu être prêtre, le second moine. Le déchirement de Legorjus, amené à trahir et à ne pas honorer sa parole donnée, est du pain béni pour un scénariste.
Le beau rôle est donné au capitaine du GIGN pendant quasiment tout le film. On le voit empêcher des exactions sur des habitants d’un village, inciter un kanak à se plaindre du comportement de militaires, etc. Bref Legorjus grand pourfendeur de l’injustice et de la pwofitasyon, venu sauver la veuve et l’orphelin … Mais par la suite, ses états d’âme, de courte durée mais intenses, bien rendus par la caméra de Kassovitz, le font paraître plus proche de ce qu’il fut: un bon petit soldat (du Christ de surcroît) qui obéit le petit doigt sur la couture du pantalon.
Reconnaissons lui quand même un certain courage. Avoir démissionné et écrit un livre sur les évènements. Si le film n’en fait ni un héros ni un lâche, et veut démontrer qu’il fût impossible pour lui d’agir autrement, c’est le spectateur qui se fera son idée.
Les à-côtés du tournage sont révélateurs de tensions existant toujours en Kanaky, mais aussi de choses à peine croyables. En raison de l’opposition du fils de Dianou notamment, il a été impossible de tourner sur les lieux du drame. La grotte dans le film se situe en Polynésie et cette « délocalisation » a eu un impact néfaste sur le budget.
Kassovitz se rend en Nouvelle-Calédonie depuis 2001, le dialogue avec la population kanak a pu être constructif même si nombreux sont ceux qui considèrent Legorjus comme un traître. Magistral tour de force, l’ancien militaire, familles de gendarmes et de kanaks ont pu se rencontrer et s’expliquer.
Si les provinces de Nouvelle-Calédonie ont participé au financement, l’armée française a refusé toute coopération (prêt de matériel) bien que « des militaires défendaient le film » selon le producteur Christophe Rossignon.
Lors des larmes on râle
Tout film traitant de la colonisation, genre cinématographique peu exploité en France, est le bienvenu. C’est donc le cas de L’ordre et la morale. Mais un film, aussi bien fait soit-il, ne peut résumer l’histoire de ce peuple. Le spectateur attentif entendra les évocations des enjeux de colonisation et les raisons de la résistance kanak. Le grand chef Ataï, dont la tête n’a jamais été remise aux siens, le nickel bénédiction-malédiction, les crimes contre les Kanaks jamais punis. Mais les « grands méchants » du film, ce sont les hommes politiques, Chirac, Mitterrand, Pons et les dirigeants du FLNKS. Chirac veut faire acte de fermeté pour récupérer des voix à droite et à l’extrême-droite, Mitterrand est plutôt du côté du FLNKS mais donnera l’ordre de l’assaut. Le parti indépendantiste enfin ne se démènera pas pour sauver ses hommes… Pour ne pas avoir à assumer les gendarmes tués ou pour mieux négocier ce qui débouchera sur les accords de Matignon ?
Parler de cet épisode, c’est parler d’une histoire qui est polémique, qui a fait couler beaucoup d’encre mais sans que l’on ait jamais vraiment pu donner notre version de l’histoire puisque l’une des conditions des accords de Matignon, c’était l’amnistie et qu’elle était voulue par tout le monde dans les deux camps, et chez nous aussi bien par les loyalistes que les indépendantistes. Sauf qu’amnistie, c’est la même racine grecque qu’amnésie… Décider l’amnistie pour éviter tout recours devant la justice, finalement c’était aussi couper la mémoire.
Iabe Lapacas
Au-delà du cinéma, Kassovitz parvient à créer la curiosité chez le spectateur et lui donne envie d’aller plus loin. Souhaitons que dans les autres confettis de l’empire français, ce film puisse trouver un écho. N’oublions pas que vingt années avant la grotte d’Ouvéa, la police et les gendarmes français tiraient sur des manifestants non armés en Guadeloupe. C’était en mai 1967, et ce n’était pas du cinéma non plus.
Lire également: l’article de Théo Lacase sur Perspektives



Commentaires récents