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Archives de 'Fwiyabooks'

La malédiction de la Méduse

Le siècle dernier, un bateau reconstitué trônait fièrement, à sec dans le bourg d’Anse-Bertrand (Guadeloupe). Maquette grandeur nature (ou presque) de la frégate la Méduse, elle n’a hélas jamais servi au projet cinématographique qui a périclité. L’histoire dramatique de ce vaisseau, scandale retentissant sous le règne de Louis XVIII, arrivée jusqu’à nous grâce au tableau de Théodore Gericault hébergé au musée du Louvre a inspiré à Éric Emptaz, rédacteur en chef au Canard Enchaîné, un beau roman publié en 2005.


1816. Napoléon a été exilé à Saint-Hélène par les Anglais. Un an plus tôt, la traite négrière a été abolie sous pression des mêmes, mais dans les faits rien ou presque n’a changé pour les négriers français. La paix signée entre les deux nations européennes prévoit de rétrocéder le Sénégal à la France. Dans ce but une flotte quitte La Rochelle. Elle est composée d’un brick, d’une flûte, d’une corvette et de la frégate la Méduse. En route pour Saint-Louis, le navire s’abîme sur un haut-fond pourtant connu des marins, le banc d’Arguin au large de la Mauritanie.


Jeune médecin, Jean-Baptiste Savigny, un des passagers du radeau peints par Géricault nous raconte son effroyable mésaventure. Parti vers l’inconnu, le « chirurgien surnuméraire » de la frégate ne sait pas qu’il embarque pour un terrible voyage. Il fait la connaissance à bord du géographe Corréard, futur camarade dans l’horreur qu’ils vivront. Après l’échouage, un radeau de fortune est construit pour y mettre soldats et passagers les moins importants. Cent cinquante prennent place sur la machine censée être remorquée par les chaloupes où ont pris place gouverneur, capitaine et officiers. Très vite, le radeau qui n’a ni voile ni rame se retrouve isolé, les amarres le reliant aux chaloupes ayant rompu… à moins qu’elles n’aient été sectionnées.


Les pages consacrées à la vie à Saint-Louis du Sénégal, au peintre Géricault, au devenir du capitaine alcoolique et incompétent ainsi qu’aux difficultés de Louis XVIII à contenir les ultras royalistes (dont un certain Chateaubriand) permettent d’appréhender au mieux le contexte historico-politique du drame de la Méduse. Éric Emptaz plonge le lecteur dans l’univers marin de l’époque. Si le tout début du récit est peu captivant (comment Savigny en vient à embarquer sur la Méduse), le livre se parcours d’une traite, avec des passages qui glace le sang lorsqu’on découvre jusqu’où doivent aller les passagers du radeau pour survivre.



Relire sur Fwiyapin :

De la case d’habitation au palais Bourbon

Ernest Moutoussamy, ancien député-maire de Saint-François (Guadeloupe) se raconte. Ce sont les jeunes et dynamiques Éditions Nestor qui publient les mémoires de l’homme politique.


Malaba Kalikita ka manjé rat san sèl

Né en 1941 (dans le contexte difficile de la deuxième guerre mondiale et donc an tan Sorin), Moutoussamy est le petit-fils d’engagés indiens venus sous contrat après l’abolition de l’esclavage pour faire le travail que les nouveaux libres ne voulaient plus faire.

En ce temps-là, la Guadeloupe est une colonie, et de nombreuses familles vivent dans des conditions peu enviables, et toutes proportions gardées pas si éloignées de l’époque de l’esclavage, aboli une centaine d’années à peine plus tôt. Dès 1854, des travailleurs venus des comptoirs français en Inde remplacèrent les anciens esclaves qui ne voulaient plus entendre parler de la terre.

Vivant sur une habitation avec d’autres familles, tous  d’origine indienne, ses parents étaient hébergés contre leur force de travail qu’ils consacraient principalement à la canne à sucre.

Fils de paysans sachant à peine lire et écrire, le petit Ernest aura la chance de suivre l’école avec assiduité. Si elle ne le passionne guère, il garde en tête qu’elle peut contribuer à le sortir de sa condition. Les pieds sans la terre, l’esprit dans les livres, son environnement rural et agricole façonnera son âme de poète. Son enracinement dans la culture indienne le portera plus tard, quand il sera maire à donner à l’indianité sa juste place dans la société créole guadeloupéenne.

Le Maître va se faire mettre

En 1981, le département de la Guadeloupe élit trois députés. Moutoussamy en fait partie. Outsider sans mandat politique, il remporte une improbable bataille face au maire de Saint-François Lucien Bernier (grand-père de l’actuel maire Laurent Bernier). Ancien suppléant d’Ibéné, le nouveau venu de 39 ans surprendra tout le monde en l’emportant contre anticommunisme, peur d’une indépendance fantasmée, racisme et sorcellerie !

Les électeurs deviennent les arbitres d’une bataille de « maîtres ». A droite, un avocat, ancien sénateur, ancien président du Conseil Général contre à gauche un « simple » instituteur. Moutoussamy porte un tel mépris pour son adversaire de l’époque qu’il ne le nomme même pas dans son bouquin ! Les pressions et les intimidations de son ennemi ne suffiront à garantir sa victoire. Faut-il s’étonner de la récurrence dans la campagne électorale des kenbwa, animaux morts et autres manifestations de sorcellerie pratiqués par les deux camps, tant ses pratiques ont toujours cours en ce millénaire ?

Les passions se déchaînèrent. Discours, programme, débats passèrent au second plan. Priorité absolue donnée à la sorcellerie et au surnaturel. C’était la queue devant la maison des quimboiseurs.

Gisèle la plus âgée, sorcière redoutée par la population, orchestrait la meute déchaînée. A chacune, elle confia une mission précise.  Arçonine prit en charge le cimetière. Elle m’y enterra dans sept tombes selon les dires.

Son fétiche comprenait, outre ma photo, des aiguilles, des signes cabalistiques , du coton rouge… Tout cela bien ficelé comme pour me ligoter et m’empêcher de poursuivre ma campagne.

 
Palais bourdon

Le récit autobiographique est parcellaire, sûrement un choix, mais dommageable. Après une soixantaine de pages passionnantes sur son enfance, et sa campagne contre Barnier, la partie concernant sa vie Outre-mer (à Paris, de l’autre côté de l’Atlantique donc) fait plutôt l’effet d’un somnifère. Est-ce l’effet des salons feutrés de l’Assemblé nationale française ? Moutoussamy, communiste sincère un temps, ne développe pas les raisons pour lesquelles il rejoint le PPDG (Parti progressiste et démocratique guadeloupéen). Fortement impressionné par les ors de la République, il n’en demeure pas fortement sceptique sur le fonctionnement démocratique de la France et de ses colonies son Outre-mer. Élu député en 1981 avec l’arrivée de Mitterrand à l’Élysée, il accompagne Lionel Jospin dans sa défaite en 2002.

Si les débuts du récit retiennent l’attention du lecteur qui ne voient pas défiler ces trop courtes pages narrant la jeunesse de Moutoussamy, la partie concernant sa vie de député est beaucoup moins alléchante. Le ridicule est presque atteint à la lecture de ces poèmes dédiés à diverses personnalités de droite comme de gauche qui ont du faire plaisir aux intéressés, mais dont le lecteur anonyme, moun bitasyon ou non, se fout complètement.

De la Case d’habitation au palais Bourbon! , Ernest Moutoussamy, Éditions Nestor, 18 €
 

L’affaire de l’esclave Furcy

Après une vente aux enchères chez Drouot, le journaliste Mohammed Aïssaoui prend connaissance de l’existence d’ une procédure judiciaire mettant en cause un esclave au XIX° siècle. Son nom est Furcy, il mena un combat acharné pour sa liberté pendant plus d’un quart de siècle. A partir d’un carton d’archives, c’est son parcours et sa vie qu’a retracés, souvent avec imagination, le journaliste du Figaro.

De ces archives vendues à l’État pour 2 100 euros est né un livre. On sait peu de chose sur cet homme prénommé Furcy. Sa mère Madeleine serait née en 1759 en Inde à Chandernagor. Vendue dès l’enfance à une religieuse qui l’emmène en France. Après des années à Lorient, le retour en Inde est envisagé, mais une escale à l’île Bourbon (ancien nom de la Réunion) va tout changer. Elle se retrouve au service d’une certaine Marie-Thérèse Routier qui l’exploite comme esclave. En 1776, elle donne naissance à Clémence puis dix ans plus tard à Furcy. Le père de Furcy est inconnu. Concernant Clémence, il s’agirait d’un homme blanc qui aurait racheté sa fille pour lui donner la liberté.

A la mort de Routier, son neveu Joseph Lory hérite de ses biens meubles, donc de Madeleine et de Furcy. A la mort de Madeleine, une petite malle de papiers est remise à sa fille. Clémence tombe alors sur l’acte d’affranchissement de Madeleine …

En 1817, le combat judiciaire de Furcy débute. Après une notification à son maître, ce dernier fait envoyer son esclave en prison. Au procès, le plaignant perd. Sur sa route l’assoiffé de liberté trouvera des alliés précieux, le procureur général Gilbert Boucher et son substitut Jacques Sully-Brunet. Mais les adversaires de Furcy et de toute forme de progrès, notamment Lory et Desbassayns auront raison d’eux et les obligeront à quitter la Réunion. Après une année dans les geôles, Furcy est envoyé à l’île Maurice (à l’époque île de France) fin 1818 chez un frère de Lory. Pendant toutes ces années il entretient des correspondances avec Boucher, grâce à un réseau de soutien.

Pendant de longues années, on ne sait pas très bien ce que Furcy est devenu ou a enduré. Après un renvoi en cours de cassation, Furcy est finalement déclaré libre le 23 décembre 1843, cinq ans avant l’arrivée de Sarda-Garriga.

L’idée de départ est évidemment bonne, et il y avait là matière à faire un bouquin réussi. On regrette grandement que le journaliste se soit entêté à imaginer des scènes dont il ne pouvait manifestement pas appréhender les tenants et aboutissants sociaux et historiques. Il eut été beaucoup plus préférable pour le lecteur qu’il s’adjoigne davantage de conseils et services d’historiens spécialistes de la période esclavagiste et coloniale française. Les faits historiques et les pièces d’archives sont noyées dans les élucubrations romanesques, naïves et agaçantes d’Aïssaoui. C’est bien dommage.

L’affaire de l’esclave Furcy, Mohammed Aïssaoui, Éditions Gallimard

Trempage kréyol

Quelques questions à Alexandre Tellim, auteur du roman Trempage Kréyol – Secrets de famille.

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Fwiyapin : Bonjour Alexandre, pour ceux qui ne connaissent pas très bien l’art culinaire martiniquais, tu peux expliquer ce qu’est un trempage ?

Alexandre Tellim : Le trempage est un plat traditionnel d’origine martiniquaise. Il se compose de pain mouillé émietté sur des feuilles de bananier sur lequel est étalée une préparation à base de viande, de poisson ou de fruits de mer. Le tout est ensuite dégusté avec les doigts. Il est intéressant de constater comme cette tradition suscite diverses réactions : ancrage culturel, répulsion ou envie de découvrir. Dans l’ouvrage, le trempage image les Antilles dans le maintien des traditions et la confrontation des générations.

Fwi : La Martinique est une terre exceptionnellement prolifique en écrivains, comment t’es venu ta passion pour l’écriture ? Par la lecture de tes pairs tout d’abord ?

AT : J’étais d’abord attiré par la bande dessinée au collège avant de m’intéresser davantage à l’écriture de petites nouvelles au lycée. Ma passion de l’écriture m’est venue naturellement avec mes envies de véhiculer des idées et de faire jouer mon imaginaire.

Fwi : Ton bouquin a comme sous-titre « Secrets de famille ». En 2011, aux Antilles, il y a encore beaucoup de choses cachées dans nos sociétés ?

AT : Il existe partout et de tous temps des secrets. L’ouvrage s’attache à ceux liés aux tabous familiaux, à l’éducation, à l’héritage ou au souci du paraître. Trempage Kréyol comporte une cascade de quiproquos amusants ou dramatiques, des faits de société qui poussent les personnages à devoir panser les cicatrices qui subsistent dans leurs familles parfois terrassées par leur passé ou le rang social qu’elles occupent.

Fwi : Les protagonistes, apparaissant dans ton roman, ont été inspirés de personnages réels que tu as côtoyés ou observés ?

AT : Les personnages de Trempage Kréyol reflètent tous la réalité. Ils s’intègrent dans les familles de l’ouvrage quelles soient recomposées, riches ou campagnardes. Je me suis inspiré de mon entourage pour pouvoir établir leurs psychologies et surtout pour réunir le maximum de points de vue.

Fwi : Tu évoques la caste des mulâtres à travers ton personnage de Maëlle et de sa famille ? Que penser de ces castes mulâtre et béké qui existent toujours à la Martinique ? Comment as-tu réagi aux propos d’Alain Huygues-Despointes dans le documentaire les Maîtres de la Martinique et plus récemment à ceux de Roger De Jaham dans l’heure ultramarine ?

AT : Des faits comme ceux-là ont motivé certaines intrigues de l’ouvrage. Quoi qu’on en pense, ces opinions existent et représentent un aspect du contexte socio-économique de la Martinique. La famille de Maëlle illustre les complications qu’il peut subsister dans le cas du partage de l’héritage familial, cas intéressant où, par exemple, ceux qui se sentent supérieurs font tout pour prendre leurs droits. Trempage Kréyol s’attache à bousculer des tabous liés à l’histoire de l’île.

Fwi : Tu es positif sur l’avenir de la Martinique ?

AT : Je suis de nature optimiste. Je pense que la Martinique a besoin d’être défendue et mise en valeur. Des systèmes politiques se mettent en place et évoluent au gré des mentalités. Des artistes et artisans façonnent des œuvres empreintes des influences caribéennes. Trempage Kréyol se veut être une fenêtre accessible à tous sur les vies de familles antillaises comme les autres, et incite au voyage. C’est ma façon de communiquer positivement sur la Martinique.

Fwi : Etre beau gosse comme toi, ça aide à mieux vendre ses bouquins ?

AT : Lorsque je me retrouve à devoir parler de Trempage Kréyol, j’insiste sur le fait que j’ai tenu à ce que l’ouvrage reflète la population antillaise, qu’elle n’est pas si différente des autres, et que tout un chacun devrait pouvoir y trouver les éléments qui lui ressemblent et pourraient le toucher. Certains se trouvent intrigués par les secrets de familles et les curiosités de voisinage. D’autres souhaitent découvrir une Martinique vue par les jeunes. Les autres détails, en dehors du contexte de l’histoire, qui pourraient influencer l’intérêt suscité pour l’ouvrage, sont indépendants de ma volonté.

Fwi : Tu as envie de renouveler l’essai ? Tu pratiques l’écriture à plein temps ou bien tu as un « job alimentaire » ? D’autres terrains artistiques à explorer ?

AT : J’exerce dans le conseil environnemental. L’écriture est une passion. L’équilibre entre mes deux activités n’est pas toujours évident à gérer mais il me convient.

J’ai récemment été parolier pour une comédie musicale cabaret créole et je m’attelle à l’écriture du second tome de Trempage Kréyol. Quelles que soient mes activités annexes, je tiens à arriver au bout de la saga Trempage Kréyol pour le plaisir de ceux qui attendent la suite des aventures de la bande des quatre amis.

Fwi : Le dernier bouquin que tu as lu ? (ou celui que tu lis actuellement ?)

AT : Je viens de lire Xavier de Tony Delsham. Cet auteur antillais a un style d’écriture qui ne me laisse pas indifférent.

 



Yanvalou pour Charlie

Les éditions Actes Sud viennent de sortir La belle amour humaine le dernier roman de Lyonel Trouillot. Comme au Fwiyapin, nous ne sommes jamais pressés et que les livres sont des objets de consommation sans date de péremption, nous parlerons dans cette chronique littéraire du précédent livre de l’écrivain haïtien Yanvalou pour Charlie.

Dieutor a quitté la campagne pour la capitale, il y a plus de dix ans. Sa province, il l’a oubliée. Hors de question d’y retourner. D’ailleurs, depuis son arrivée en ville, on l’appelle désormais Mathurin. Diplômé de droit, devenu avocat, il a réussi. Enfin presque. La prochaine étape, s’affranchir du chef, devenir son égal, pour enfin être riche. Pour l’instant, dans un pays où la classe moyenne est inexistante, la chute est encore possible pour Mathurin. L’homme qui vient des plaines rêve des montagnes. Les cimes sont visibles, presque palpables. C’est là que Charlie fait son apparition, au risque de tout gâcher.

Charlie est un adolescent avec la peau sur les os. Il a grandi dans un orphelinat de Port-au-Prince. Et il débarque, comme ça sans prévenir dans le cabinet de Mathurin. Il s’est certainement trompé. Pourquoi ce gamin aux vêtements sales est-il rentré dans ces bureaux climatisés fréquentés par l’élite ? Que fabrique donc l’agent de sécurité ?
Charlie demande au juriste s’il est bien le dénommé Dieutor. Mathurin-Dieutor maudit immédiatement ce foutu Charlie qui le contraint de replonger dans son passé et compromet ses perspectives d’avenir.

Elisabeth, Francine et moi, nous sommes des presque riches. Cela veut dire que nous avons un emploi, dans un pays où l’emploi est une denrée très rare. Un diplôme, dans un pays où de vielles dames vous arrêtent dans la rue ou à l’entrée d’une pharmacie en vous demandant gentiment de leur lire une adresse ou une ordonnance, pas parce que leur vue a baissé avec les ans mais parce que la vie ne leur a jamais laissé ni le temps ni les moyens d’apprendre à lire.

Le roman nous emmène dans les deux univers opposés que sont la province et la capitale, ville de tous les espoirs mal papay qui échouent dans la fange des bidonvilles de Port-au-Prince.

Une ruralité, non idéalisée, humble et digne malgré sa modestie. La campagne et ses vieux principes, car pour Charlie, « les gens de la campagne tiennent toujours leurs promesses ». Mathurin fréquente les bourgeois voulant à tout prix vivre le plus loin possible de la plèbe, cette classe qui monte toujours plus haut sur les flancs des collines, ces mulâtres pas forcément dégourdis mais qui s’en sortiront juste parce qu’ils auront le loisir de pantoufler dans un conseil d’administration ou d’hériter d’une entreprise qui marche très bien sans eux.

Charlie, vivant à l’orphelinat, connait la rue. Surtout la nuit, quand il y traine avec ses trois meilleurs amis. Ils savent qu’à seize ans, on les y jettera. Parce que d’autres enfants auront besoin d’un lit et de repas gratuits. Ne voulant pas finir shootés par la drogue ou par les balles, ils préparent leur « après ». Mais un jour, ça foire. Charlie va alors demander de l’aide à Dieutor.

Trouillot raconte avec force des personnages évoluant dans des milieux antinomiques. La haute société est raillée par sa simple description réaliste. N’est pas épargnée au lecteur la plongée dans le taudis, sa puanteur et ses rats même pas effrayés par les humains. La prostitution, la drogue, les armes à feu, ceux qui « construisent des maisons dans la boue, avec de la boue, mangent dans la boue, dorment dans la boue, font des enfants dans la boue au milieu des porcs et des poules qui pataugent aussi dans la boue » , on connait tout ça.

Mais les héros portent en eux de quoi transcender l’horreur. Yandalou pour Charlie se lit d’un trait, tant le récit est captivant. La narration débute avec Dieutor; quand Charlie prend le relai son flot de paroles nous entraîne dans sa folle entreprise, plus que survivre, vivre et rêver. Décrocher son étoile aussi.

Yandalou pour Charlie, Lyonel Trouillot, Éditions Actes Sud, 7,50€ (poche)

Sur la trace de Victor Hugues

Alejo Carpentier, cubain de père français, écrit Le Siècle des Lumières au moment où Fidel Castro et Ernesto Guévara tentent d’arracher le pays au dictateur pro-américain Batista. Celui qui deviendra par la suite ambassadeur de Cuba en France noircit ses feuillets entre la Guadeloupe, la Barbade et le Venezuela.

Le roman est publié en espagnol et en français (éditions Gallimard) en 1962, année de la crise des missiles et de l‘indépendance de l’Algérie. Il retrace le parcours de Victor Hugues dans la Caraïbe. Ancien boulanger à Saint-Domingue, il amènera en Guadeloupe le décret du 16 pluviôse de l’an II avant d’agir de manière contradictoire quelques années plus tard en Guyane …

La Havane, fin du XVIII° siècle. Trois adolescents, un frère et une sœur, Sofia et Carlos, et leur cousin Esteban, sont sous la tutelle de l’exécuteur testamentaire de leur défunt père (respectivement oncle). Héritiers d’un commerce prospère auquel ils n’entendent rien, ils ne souffrent pas trop de la disparition du chef de famille. Les dernières heures de l’enfance sont vécues dans la joie et la fraternité. Arrive un soir, sous la pluie, un étranger en provenance de Saint-Domingue, voulant rencontrer celui qu’on a déjà enterré depuis fort longtemps. Déçu de ne pouvoir négocier quoi que ce soit, Victor Hugues s’incruste, et au fil des jours se fait accepter par le trio.

Les retirant des mains rapaces de leur tuteur, le marchand emmènera les petits cubains pour un voyage dans la Caraïbe secouée à la fois par les soulèvements d’esclaves et les idéaux de la révolution française traversant cahin-caha l’océan atlantique.

Victor Hughes est né à Marseille. Fils de boulanger, il veut partir pour d’autres continents. Bien qu’il rêve d’Asie, c’est vers l’Amérique qu’il vogue, d’abord en tant que mousse. Installé à Saint-Domingue, sa prospérité est stoppée net par la révolte des Noirs. Carpentier imagine un Victor Hugues, franc-maçon plus par opportunisme que par idéologie, venu répandre les idées de la « philanthropie » à Cuba, avec un médecin mulâtre, nommé Ogé. Frère de Vincent Ogé, membre de la société des Amis des Noirs, qui meurt roué vif en public au Cap-Français pour avoir demandé l’égalité.

De retour, à Saint-Domingue, Ogé constate que son frère (de sang) a été massacré tandis que son frère (maçon) a perdu son commerce. Leurs chemins se séparent, le premier va se battre pour la future nation haïtienne tandis que le second repart pour la France chouboulée par la Révolution. La vérité historique serait plutôt que Hugues ne voulait pas la stricte égalité entre les différentes catégorie de la population de la colonie. Inquiet, il serait rentré en France, sentant que la situation devenait incontrôlable.

Lorsqu’il revient dans la Caraïbe, c’est avec le titre de Commissaire de la révolution. Fort de son expérience outre-atlantique, il a su convaincre la Convention Nationale de l’envoyer reprendre les possessions françaises à l’Angleterre. Les Français, pragmatiques, lui remettent également le décret d’abolition du 16 pluviôse de l’an II (4 février 1794). Si besoin, et ce sera le cas, il pourra ainsi bénéficier des renforts d’esclaves devenus soldats.

Une autre passagère fait le déplacement avec Hugues. La guillotine est installée sur la place de la Victoire à Pointe-à-Pitre (renommée Port-de-la-Liberté). Cet épisode guadeloupéen est certainement le plus connu du personnage. Avec lui, la Terreur arrive dans la Caraïbe. Les riches planteurs monarchistes sont éliminés. Si l’esclavage est aboli, le travail forcé est mis en place. L’armée fait alors office d’ascenseur social chez les anciens asservis. Ces quelques années durant lesquelles l’idéal révolutionnaire aura tant bien que mal été appliqué, expliquent la résistance qui a été faite aux troupes de Napoléon en mai 1802 et à ses émissaires les mois précédents. Cet épisode de l’histoire guadeloupéenne n’est pas évoqué dans le roman

L’exportation des produits de la colonie et la guerre de course vont être à l’origine d’immenses fortunes, dont celle du gouverneur. Carpentier dépeint donc un personnage très intéressé. Mais aussi un admirateur de Maximilien Robespierre. A l’époque, les nouvelles de France prenaient des semaines voire des mois à parvenir aux Antilles. On imagine Hugues régnant sur la Guadeloupe avec un portrait de Robespierre dans son bureau alors que ce dernier n’est plus. Comment donner des gages d’allégeance aux nouveaux maîtres de la France? En leur montrant combien peuvent rapporter les colonies et le pillage des corsaires. Les navires des États-Unis, pourtant allié de la France, ne sont d’ailleurs pas épargnés.

A travers le regard d’Esteban, Carpentier nous montre les désillusions de ceux qui ont crû en une « révolution qui n’a jamais aboli l’exploitation » comme le chante Renaud (Hexagone). Le jeune cubain, persuadé de vivre dans le siècle des Lumières qui sortiront l’humanité de l’âge obscur dans lequel elle est maintenue, a la déception aussi grande que l’espérance qui l’animait lors de son entrée à l’âge adulte.

Rappelé en France, Victor Hugues est envoyé par le Consulat pour rétablir l’esclavage en Guyane. Il y retrouve Billaud-Varenne, ami de Robespierre, condamné au bagne. Son projet de restauration de l’ordre ancien échoue en partie par le marronage dans la vaste forêt d’Amazonie…

 

Avec des gestes de sacrificateurs aztèques, les hommes noirs poursuivaient leur nocturne labeur d’assemblage, prenant des pièces, des courroies, des charnières, dans des caisses qui ressemblaient à des cercueils. Cercueils trop longs, toutefois, pour être des êtres humains, d’une largeur suffisante, toute fois, pour ceindre leurs flancs, avec ce billot, ce carré destiné à circonscrire un cercle mesuré sur le module courant de tout être humain en ce qui va d’épaule à épaule. Des coups de marteau commencèrent à retentir, faisant planer de sinistres cadences sur l’immense quiétude de la mer où déjà apparaissaient quelques sargasses

 

Relire sur Fwiyapin :

La Guadeloupe en 1802
La démence coloniale sous Napoléon

 

Guadeloupe : ce pays aux librairies si chaleureuses

Il vaut mieux acheter des livres de Martiniquais et de Guadeloupéens dans toute ville hexagonale possédant une librairie digne de ce nom plutôt qu’à Baie-Mahault ou Lapwent. Pour preuve lire ce qui suit : une analyse simple mais non simpliste de l’existant et le récit d’une tentative échouée d’un rapport « gagnant-gagnant », id est nourrir son esprit affamé tout en permettant à une entreprise guadeloupéenne de prospérer …

Acheter un livre : militantisme ou masochisme ?

On a vu le LKP déployer tout un éventail de propositions afin de lutter contre la vie chère et de nombreuses formes de pwofitasyon, sans oublier pour autant l’importance de la culture. Nous ne reviendrons pas sur la quasi-exhaustivité des revendications, il nous semble pourtant que la question des livres est passée à la trappe. Voici un produit relativement cher, pour lequel nous avons un engouement inversement proportionnel au champagne. Alors qu’en Hexagone, le prix du livre est fixé, ce qui permet la survie de petites structures face à des mastodontes tels que FNAC et Virgin ; en Guadeloupe une surtaxe vient frapper violemment l’acheteur au portefeuille. Qu’ont fait nos élus pour combattre cela ? Considère-t-on que seuls des nantis achètent des livres et qu’ils ne seront donc pas à quelque euros près ? Pourtant on peut s’offrir plus de plaisir et ouvrir davantage son imaginaire avec une caisse de bouquins plutôt qu’un écran plat …

Rentrez dans une librairie de Karukera (je ne sais pas pour la Martinique et la Guyane mais je subodore que la situation est identique …), prenez le livre d’un guadeloupéen, par exemple Mes années de proscrit de l’historien Oruno D. Lara. Le prix Fwans est imprimé sur le bouquin. 29 euros ce n’est pas rien. C’est l’équivalent de quatre places de cinéma au Rex, autant en bouteilles de rhum, plus d’une dizaine de salades locales. Mais si vous voulez repartir avec ce bouquin il vous faudra débourser ENCORE PLUS que la somme indiquée. Une étiquette est présente pour vous rappeler que si vous désirez acquérir en Guadeloupe un ouvrage écrit par un guadeloupéen pour (entre autres) ses compatriotes guadeloupéens il faudra débourser 5 ou 6 euros de plus …

Pour avoir un espoir de payer le même prix qu’en Hexagone, il faut que le livre soit édité localement, par exemple chez Jasor ou Nestor … Pas de bol, les entretiens de Lara sont publiés chez L’Harmattan… Et la douceur des alizés ne fait pas passer ma déception, j’ai subitement mal à la tête comme un paysan occitan soumis dans son champ au vent d’autan en été.

Plus grave encore, certains livres ne sont même plus sur les étals, toujours méconnus des interlocuteurs. C’est par exemple le cas de Nonmkali hommage à Sonny Rupaire de Carlomann Bassette édité aux Éditions Lespwisavann sorti cette année même …

Médaille d’or de l’accueil pour Jasor et la librairie Antillaise

A ce problème de prix, viennent s’additionner d’autres problématiques. Vous savez que vos livres coûtent certainement moins cher ailleurs, pourtant vous vous obstinez bêtement à faire vivre économiquement un lieu qui ne vend pas des produits de consommation ordinaires.

Mais quelques mots échangés avec les salariés de ces entreprises peuvent vite vous faire tourner les talons. Un jour, ne le trouvant pas à côté des journaux locaux, je demande à la L.A de Baie-Mahault où est le magazine Antilla ? « Vous êtes sûr que ça existe monsieur ? »  …  Bon, passons sur l’ignorance des employés sur les journaux, magazines et livres disponibles dans leur magasin, nous sommes en Guadeloupe et j’ose espérer que si j’avais demandé Le MotPhrasé ou Le Progrès Social la réponse eut été autre.

Mieux ou pire, la désinvolture des employés quand vous avez le malheur de leur poser le début d’un commencement d’une minuscule question.  » Voyez avec ma collègue  » me dit une dame à Jarry en me montrant un comptoir vide quand je lui demande si elle sait où je peux trouver deux livres, là encore d’auteurs antillais. Woké an ka fèw chyé, an ké aché biten an mwen tou sèl. En levant la tête de temps en temps, je n’ai jamais vu quelqu’un revenir à la dite place pendant ma longue et infructueuse investigation dans les rayons. Pendant ce temps-là, la dame qui m’a envoyé bouler range consciencieusement des ouvrages.

Autre anecdote, antérieure celle-ci, mais toujours au même endroit. Je cherche un livre écrit en créole martiniquais dont j’ai vu les références sur Montray Kréyol. Naïvement, je me dis que si la librairie ne l’a pas en stock elle pourra me le commander. J’ai l’auteur, la maison d’édition (qui n’est pas une inconnue puisque c’est Ibis Rouge) et même son ISBN. En étant aussi exhaustif, je me dis que tout cela suffira et qu’au pire je n’aurais plus qu’à payer les arrhes si le livre n’est pas disponible. Awa insuffisant ! Il manque le code barre … Ki mafouti é sa !!!! Quand on cherche un livre, maintenant il faut le code barre ? Illico je me casse. Point barre.

A Pointe-à-Pitre, toujou aka Jazò, il semble plus facile de pouvoir faire une recherche. Je pense avoir de la chance, ce sont les vacances et des étudiants sont utilisés en renfort. Mais leur connaissance des produits, plus excusable, est aussi sévèrement lacunaire que celle de leurs collègues. Le logiciel de recherche, fort piteux, ne fonctionne que par auteur ou éditeur. N’allez pas là-bas si vous n’avez que le titre du bouquin; de plus une incertitude au niveau de l’orthographe de l’auteur pourrait vous être fatal.

Voilà, alors que j’habite dans « le ventre de la bête », j’ai essayé stupidement de donner la force, prêt à acheter parfois plus cher, pour ne pas repartir du pays avec uniquement des litres de rhum dans mes valises. Mais awa, non, nein, no more. Je commanderai  désormais mes livres dans des librairies en France, ou alors sur internet. Et si jamais je remets les pieds dans les commerces susnommés (ce qui est somme toute fort probable),  ce sera pour la presse. Et alors là si, par hasard, je tombe sur une petite perle … alors là … ou pa jen sav

Les sales coups de la CIA

OBL fumé comme de l’OCB

Dix ans après les attentats meurtriers des deux tours du World Trade Center, les États-Unis d’Amérique ont offert à Oussama Ben LAden un aller simple pour un séjour éternel chez le Sheitan. Pourquoi avoir exécuté un homme désarmé ? Malgré toute l’ignominie dont il a pu faire preuve lors de son vivant, sa dépouille mortelle n’avait-elle pas droit à un minimum d’égards ? Avec ou sans sépulture, Ben Laden est déjà un martyre pour une poignée de fanatiques pensant partager les mêmes valeurs que les membres de la mouvance Al-Quaida.  Ne méritait-il pas un procès comme tout être humain ? Lui donner une tribune avec la probabilité qu’il aurait pu clamer sa haine de l’occident et ses utopies sanguinaires était donc un risque que la première démocratie puissance économique et militaire mondiale ne pouvait accepter ?

Le sort expéditif réservé au milliardaire saoudien ne manquera pas d’alimenter les incontournables théories du complot et les paranoïas les plus dingues. Ce ne serait pas lui mais un sosie qui aurait été tué dans la villa du Pakistan, le calendrier électoral américain aurait poussé Obama a accéléré le processus de traque, etc. On ne fera pas un inventaire exhaustif des thèses « alternatives » sorties de cerveaux en ébullition, mais pas forcément en saine émulation. Nombreux étaient ceux qui avaient du mal à imaginer Ben Laden toujours vivant après les pilonnages intensifs  des armées US et de leurs alliés en Afghanistan. Il semble aujourd’hui qu’ils ne regardaient pas au bon endroit et -Oh surprise !  leur allié pakistanais aurait pratiqué un double jeu, notamment ses services secrets.

Les barbouzes américaines ont baptisé opération Géronimo la traque et l’assassinat d’Oussama Ben Laden. Que nous révèle cette association pour le moins incongrue et inappropriée ? Que les États-Unis se prennent depuis deux cents ans pour des cow-boys réglant leur compte à de méchants indiens ? Sauf que le chef sioux est un héros, il a défendu sa terre, les siens, son mode de vie et sa culture… La CIA quant à elle, créée au lendemain de la seconde guerre mondiale, a historiquement été un nid de nazis et de nervis d’extrême-droite prêts à rendre service dans la lutte contre les soviétiques ou tout ce qui se disait communiste. L’agence américaine n’a jamais hésité à faire couler le sang au nom de l’intérêt national américain. C’est ce que nous rappelle le livre de Mark Zepezauer les sales coups de la CIA.

Livre : Les sales coups de la CIA de Mark ZepezauerMoins de 150 pages pour une quarantaine de chapitres et un prix attractif de 3 euros, voilà pour la forme. Le fond, c’est un récapitulatif des scandales, d’assassinats et de crimes liés à la CIA, révélés par les médias et synthétisés par l’auteur. Nous avons choisi de nous focaliser sur quelques une des affaires, notamment dans le bassin géographique de l’Amérique centrale et de la Caraïbe. Mais, le lecteur de ce précieux petit bouquin saura également trouver dans les grandes lignes le rôle et l’implication de la CIA dans les assassinats de Patrice Lumumba, Malcolm X, Martin Luther King, Robert Kennedy, la déstabilisation de la démocratie en Italie (opération Gladio) ou en Grèce, l’affaire JFK,  la participation aux côtés des Français à la guerre d’Indochine (avant la guerre du Vietnam), les massacres en Indonésie sous Suharto, l’arrivée de Pinochet au pouvoir après la chute de Salvador Allende, le narco-trafic, la propagande dans les médias, la guerre en Angola sous la guerre froide,  le soutien à l’incontournable Khadafi et bien sûr aux ennemis afghans d’aujourd’hui, les Talibans, autrefois soutenus dans leur lutte contre les Russes…

Guatemala : Banana Res Publica

En 1951, Jacobo Arbenz est élu président du Guatemala. Malheureusement pour lui et son peuple, il n’est pas le candidat des USA et de surcroît de la CIA. Après la nationalisation de terres agricoles appartenant à Rockfeller (United Fruit Company), il n’en faut pas moins pour faire passer Arbenz pour un dangereux communiste. 20 millions de dollars plus tard, la propagande bat son plein contre le président dans son propre pays et des mercenaires sabotent régulièrement voies ferrées et dépôts de carburant. Le président de peur d’être déchouké prend la fuite et est remplacé par l’homme de la CIA, le général Castillo Armas. Cette déstabilisation a pour conséquence l’installation d’une junte militaire causant la perte de plus de cent mille guatémaltèques.

Les porcs stoppés dans la baie des cochons

Les tentatives d’assassiner Fidel Castro après la révolution cubaine ont été aussi infructueuses que nombreuses. En prenant le pouvoir à Cuba, Castro ferme les casinos et les bordels. La mafia veut sa peau et fomente des complots avec la CIA.  L’agence arme des opposants au Lider Maximo et en avril 1961 a lieu l’opération de débarquement de la baie des cochons : Fiasco total dont Kennedy assume la responsabilité alors que la CIA a agi dans son dos …

La démocratie à Saint-Domingue ? Trop dingue !

En 1930 le dictateur Trujillo s’empare du pays. Il a le soutien indéfectible des USA et il le leur rend  bien. Jusqu’au jour où, trop vorace (il possède plus de la moitié de l’économie du pays) , il finit par nuire au business. La CIA fait alors disparaître son allié en 1961. L’année suivante, les élections sont remportés par Juan Bosch qui n’a pas les faveurs de Kennedy. Un coup d’état dont la CIA est à l’origine destitue le président nouvellement élu, puis lorsque Bosch veut reprendre le pouvoir, l’armée américaine débarque à St-Domingue pour l’en empêcher et y installe un homme plus favorable à ses intérêts, Balaguer.

Guyana

En 1978, les médias relatent un suicide collectif de 913 personnes qui se seraient empoisonnées au cyanure à Jonestown. Le gourou de la secte le Temple du Peuple, Jim Jones, aurait été lié à la CIA. Fondée en Californie, la secte se délocalise en Amérique du sud à la suite de suspicions de meurtres. Au Guyana, le premier ministre semblait devoir son poste à … la CIA, ce qui expliquerait le choix de ce pays. Selon des témoignages de survivants, les membres (majoritairement afro-américains) de la secte étaient battus, torturés, violés et régulièrement drogués. Une résurgence du projet MK-ULTRA ?

Autre détail troublant, quelques jours avant le massacre le député Léo Ryan se rend à Jonestown dans le cadre d’une enquête parlementaire. Il y rencontre des gens terrifiés qui veulent partir avec lui. Arrivés à l’avion, le député et les journalistes qui l’accompagnaient sont assassinés. Dans la foulée a lieu la grande boucherie du « suicide » collectif.

Grenade explosive

En 1979, sur la petite île de Grenade, Maurice Bishop accède au pouvoir. Les États-Unis ne goutent pas ses rapports avec les Cubains et sa vision trop socialiste. Pendant deux ans, les services secrets tentent de le déstabiliser. Finalement Bishop sera renversé par des membres de son propre parti et exécuté. Les Américains en profitent aussitôt pour envahir l’île, au prétexte de protéger leurs ressortissants de soldats cubains présents dans l’île …

Salvador

Pendant toute la décennie des années 80, le Salvador est victime d’une terrible guerre civile (100 000 morts). Les États-Unis soutiennent les milices d’extrême-droite et le pouvoir en place anticommuniste qui n’hésitent pas à assassiner des prêtres demandant l’arrêt des combats tel Oscar Romero.

Nicaragua

« C’est peut-être un fils de pute, mais c’est notre fils de pute. » Ainsi parlait le président des USA Franklin Delano Roosevelt du dictateur Somoza. Quand Samoza junior (qui avait pris la relève de son père) fut destitué en 1979, Jimmy Carter voulut bien qu’il se retirât mais il désirait que le régime dictatorial demeure avec sa terrible armée, la Garde nationale. Or la population nicaraguayenne comptait bien s’en débarrasser en même temps que Somoza.  Les États-Unis amenèrent de nombreux gardes s’entraîner en Argentine pour qu’à leur retour au Nicaragua ils combattent les sandinistes. Ces nouveaux mercenaires furent baptisés les contras (pour contre-révolutionnaires). La CIA pour sa part entreprit un sabotage des ports, des dépôts de carburant, une aide logistique aérienne aux contras et un soutien financier de millions de dollars à l’opposition. Au bout de dix ans de guerre militaire et économique, les candidats des USA finirent par l’emporter.

Panama

Homme de la CIA, Noriega aura pendant longtemps de très bons rapports avec la CIA. Il progresse dans la hiérarchie de l’armée panaméenne. En 1981, le chef d’État du Panama, Omar Torrijos, meurt dans un accident d’avion. Noriega est fortement soupçonné d’ en être à l’origine. Par la suite, le général prend la tête de l’armée et du pays sans toutefois être président. Ni les tonnes de drogue écoulées aux USA ni les milliers de litres de  sang qu’il fait verser ne font bouger les États-Unis. Par contre, quand il refuse de soutenir les contras au Nicaragua, l’armée américaine vient l’arrêter en 1990. Incarcéré en Floride, il est extradé  en France où il est actuellement embastillé à la prison de la Santé.

Haïti

L’armée américaine en Haïti s’est notamment illustrée par une occupation de 20 ans de 1915 à 1935. Puis, un soutien actif au régime des Duvalier et des terribles Tontons macoutes (intervention en faveur de « Papa doc » en 1959). A la fin de la dynastie des Duvalier, « Baby Doc » se sauve grâce à l’aide des USA et de la France. La CIA versa des millions de dollars sous le prétexte de lutter contre le trafic de drogues, alors que cet argent contribuait au contraire à faire de l’île une nouvelle plaque tournante et à annihiler les mouvements démocratiques…

Cette litanie d’activités illégales et meurtrières suffit déjà à glacer le sang de quiconque se préoccupe de liberté et de justice.

Tant que la CIA existera, l’État américain pourra, au nom de la sécurité nationale, enfreindre toutes les lois qu’il voudra.

Mark Zepezauer

Toxic Island

Le Fwiyapin s’est penché sur le dernier livre de l’auteur de L’Homme au bâton. Dans ce roman, vous trouverez les seules lignes dont la vertu est de désintoxiquer le consommateur. Autrement dit une lecture pour partir sur de bons rails !

Pépin rassis ?

Quand début 2009, Obama est investi à la maison blanche, Pépin se demande dans quelle merde son peuple s’enfonce. Le texte sort au même moment du réveil des Guadeloupéens initié par le LKP.

Sa tribune a pu paraître conservatrice sous certains aspects. D’ailleurs après s’être fait remonter les bretelles, Ernest s’est positionné du côté de l’espoir et a rangé ses remontrances. On peut comprendre son embarras, tout directeur des services culturels du conseil général, ami de Jacques Gillot, président de l’assemblée départementale et fortement bousculé (moins que Lurel tout de même) par le mouvement social. L’écrivain n’est pas pour autant un tanbou a dé bonda, mais on retrouve toujours cette ambivalence dans sa prose; toujours prompt à houspiller et blâmer la jeunesse et ses compatriotes tout en sachant qu’ils sont capables de tous les possibles. Qui se souvient que dix ans auparavant, le 20 mars 1999 Pépin s’adressait à la jeunesse guadeloupéenne sans prendre de pincettes ? Il mettait déjà en garde contre la disparition de la solidarité, de la dignité et de l’identité, contre cette Guadeloupe perdue, connectée à l’Europe mais tournant le dos à la Caraïbe :

Comment une société où toutes les maisons étaient ouvertes, sans crainte de voleurs, est devenue une société de barreaux, de grillages, de serrures, de chiens de garde, de vigiles qui ont pour mission de la protéger contre ses propres enfants ?

Autrefois, nous n’étions qu’un vaste champs de canne pour le profit d’une ethno-classe à la solde des grandes compagnies sucrières. Nous voilà aujourd’hui métamorphosés en un vaste supermarché enrichissant quotidiennement les multinationales.

Je déplore pour ma part que les noms de Delgrès, d’Ignace, de la mulâtresse Solitude, d’Hégessipe Légitimus, d’Henri Sidambarum, [...] de Sonny Rupaire, de Robert Mavounzy et de tant d’autres n’aient aucun écho dans ta mémoire.

La chlordécone n’est pas le seul poison coulant dans les veines de la Guadeloupe

L’écriture de Pépin serait-elle un brin pessimiste ? Dès les premières pages de Toxic Island, il nous conte une jeunesse sans frein ni guidon. La connaît-il vraiment ou se nourrit-il des fantasmes servis dans la presse quotidienne locale? Les premières lignes de Toxic Island sont violentes et brutales comme la contemporaine Gwada. C’est la Guadeloupe du ghetto, des bordels, de la débauche et de la folie qui nous est décrite: un groupe de jeunes gens, déchirés et déchirants dans leur détresse, des junkies prêts à perdre tout amour-propre pour acheter une dose.

Ringo, fils de pute au sens propre, travaille chez un garagiste. Afin d’arrondir grassement ses fins de mois il écoule de la came, et contribue indirectement au délitement social et à la violence de son pays. Quand il rencontre une mystérieuse jeune femme, sa vie bascule. Il est pris, envoûté, charmé, mystifié, ensorcelé. Gina, dans un rôle messianique va bouleverser son existence, celles du cercle d’amis du dealer puis des Guadeloupéens par propagation.

Dans un style à moitié fantastique, un peu comme dans l’homme au bâton, Pépin nous raconte un pays qui s’est perdu avant de retrouver de meilleurs sillons. Les héros, tombés dans la drogue, la prostitution et l’errance suivront la trace rédemptrice de la dignité. En filigrane apparaissent quelques évènements qui ont marqué l’auteur l’attentat du World Trade Center, le bicentenaire de la résistance guadeloupéenne en 1802, la disparition de Césaire, l’élection d’Obama, le tremblement de terre en Haïti. Le mouvement social de 2009, plus que quelques lignes dans la chronologie du conteur est représenté par un épisode diluvien de précipitations, 44 jours de pluie ininterrompue …

Historien non, mais Pépin comme tout écrivain digne de ce nom a de la mémoire et connaît le passé. Toxic Island n’est pas un brûlot, le roman est une fiction figée dans le mitan de notre actualité la plus tragique. On peut légitimement se demander si Pépin ne fait pas de mauvais amalgames quand il décrit notre jeunesse en perdition. Toutefois, sans être un prophète ou un intellectuel pédant, l’écrivain aime son pays, le dit et l’écrit sans circonvolutions diplomatiques.Nous aurions tort de ne pas savoir recevoir son message.

Toxic Island, Éditions Desnel 17,80 €
Quatrième de couverture

Un bouquin qui a du chien (créole)

L’idée de départ est bonne et le résultat est convaincant. Revenir sur les prémisses et la chronologie des secousses et soubresauts qu’a connus la Guadeloupe en 2009. C’est à cette tâche que se sont attelé Frédéric Gircour et Nicolas Rey. Le premier vit en Guadeloupe depuis six ans et a suivi de très près le mouvement social, ses avancées, ses victoires et ses maladresses, tant il était « embedded » dans le Liyannaj. La deuxième plume, guadeloupéenne mais vivant à l’étranger, sociologue, professeur à l’université, auteur de Lakou et Ghetto apporte une caution d’expertise sociale et historique.

Sur 70 pages, dans un style alerte et de manière globalement exhaustive, le déroulement chronologique d’une des plus grandes grèves de la Guadeloupe est décrit. Ceux qui l’ont vécue en ont peut-être des souvenirs frais, mais il est important de garder collectivement cette mémoire du combat et au-delà de l’histoire. La grève débute le 20 janvier 2009, investiture du président américain Barack Obama. Mouvement social sous-estimé par les autorités françaises pour plusieurs raisons selon les auteurs. A cause du calendrier d’une part, les Guadeloupéens aiment trop le carnaval. Effectivement d’une certaine façon, le vidé aura bien lieu dans les rues de Lapwent et d’autres communes. Mais aussi pour cause de réforme des renseignements généraux qui fusionne DST et RG. Ainsi le secrétaire d’État à l’Outre-Mer Yves Jégo, dont certains passages de son bouquin sont repris, ne s’inquiète de rien avant d’être interpelé par Jeanny Marc à l’assemblée nationale. Rien ou presque (voir plus bas) de ce qui touche de près ou de loin à ces 44 jours n’est oublié. La logique de pourrissement insufflée par le gouvernement, le sabotage des négociations du MEDEF, les embrasements insurrectionnels sont dépeints en détails. Des dossiers spéciaux viennent compléter le récit en apportant des précisions sur la genèse du mouvement, les situations de monopoles ou d’oligopoles dans le réseau de la grande distribution, l’empoisonnement au chlordécone, la question de l’essence et la mort de Jacques Bino. Ces deux derniers sujets, fouillés et bien documentés apportent une valeur ajoutée à cet opus dont la lecture vous est vivement recommandée.

LKP: ses faux pas, ses errements et ses non-dits… ah bon où ça ?

Y-a-t-il véritablement une critique sur les points qui ne sont pas à l’avantage du LKP ? Non pas que nous nous attendions à une casse  systématique de la stratégie adoptée et à un passage au crible de chacune des singulières individualités formant le LKP. C’est juste que les auteurs, surement par désir de ne pas se faire étiqueter comme gauchistes primaires, ont défini en introduction à leur travail l’objectif suivant: « montrer ses faux pas, ses errements et ses non-dits ». Autant vous prévenir tout de suite, vous serez déçu si c’est ce qui vous amène à vous procurer l’ouvrage. Même si les réponses sont données avec brio, fallait-il démontrer au lecteur que le LKP n’est pas raciste et ne réclame pas l’indépendance ? L’unique faute d’Élie Domota aurait donc été de ne pas révéler à ses partenaires sa rencontre avec Jégo autour d’une bouteille de rhum et de quelques acras ? Un manque de transparence envers ses collègues ? Oui c’est évident mais… et le peuple fallait lui dire au fait ?

Gircour est proche d’Alex Lollia, un enseignant engagé, porte parole du syndicat CTU. Plusieurs fois, des bribes d’interview de Lolia loin d’être dénuées d’intérêt parsèment le livre. Les images du syndicaliste sur un brancard après intervention de la police ont fait le tour du pays et ont suscité de nombreux commentaires. Des personnes ont parlé de mise en scène à l’époque, parole ne leur a pas été donnée. .. Nous n’insinuons évidemment pas qu’il y ait eu simulation, mais pourquoi ne pas exposer les arguments adverses, quitte à les balayer d’un revers de la main ? De même, Gircour n’est pas avare de détails – et c’est tant mieux, quand il relate par le discours en créole de Domota au World Trade Center. Mais cet évènement historique pour les Guadeloupéens, nous l’avons tous en tête.  On s’en souvient moins et ce passage est à peine commenté, la théâtralité de l’historien Frédéric Régent s’emparant du micro pour proclamer les célèbres mots de Delgrès « vivre libre ou mourir ».

Plus critique (enfin!) quelques lignes sur la forme plus que sur le fond à propos de la communication du LKP (illusion d’une victoire définitive et non pas d’un combat inachevé le 4 mars, enfermement dans un discours de dénonciation, etc)

Sara: l’empire d’essence

On l’oublie un peu vite, l’étincelle qui a déclenché l’embrasement a été le ras-le-bol de la population concernant le prix de l’essence. Un dossier très pédagogique et instructif est consacré à cette thématique. L’essence est partout au même prix en Guadeloupe; c’est la conséquence d’une décision de l’État. Mais le prix pratiqué est un prix plafond. Autrement dit vous paierez toujours le prix maximum autorisé… qui est le même dans toutes les stations.

Un marin-pêcheur Philippe Jouve met les mains dans le cambouis pour essayer d’y voir plus clair dans l’établissement du prix. Il découvre et dénonce au niveau de sa corporation pléthore de taxes injustes, service inexistant payé deux fois, usagers mis à contribution à la place des actionnaires, etc. En 2008, le rapport Payen fait beaucoup de bruit. Jean-Marie Brissac un membre de la CGTG y a contribué, il vient épauler le LKP sur l’explosive question du carburant. Le syndicaliste permet de révéler qu’on ne sait pas vraiment d’où vient l’essence de la SARA puisque cela relève de sa seule bonne foi. Même Jégo n’aura pas de mots assez durs pour dénoncer cette « entreprise idéale pour ses actionnaires, puisqu’en situation de monopole et qui ne subit aucun risque industriel, avec un État qui lui garantit ses marges ».

Lèkti kont pwofitasyon

On dévore très vite, trop vite les petites 200 pages agrémentées par de belles photos en noir et blanc issues du site internet de Gircour (Chien Créole). Avec toutes les références d’articles de presse (internet pour l’essentiel et du blog précité d’un des deux auteurs notamment), d’émissions télé et de livres, il y avait possibilité de réaliser des dossiers plus riches encore en détails et informations. De plus, si les guadeloupéens et martiniquais habitant l’Hexagone ne sont pas oubliés, les évènements touchant le pays du C5F sont à peine évoqués. Idem pour la Guyane et la Réunion.

On ne retrouvera pas non plus la puissance politique et poétique de Frantz Succab et Monchoachi (Qui ne connait pas Monsieur Domota?) et leurs si belles proses. L’apport beaucoup plus factuel du binôme Gircour-Rey nous apparaît néanmoins  suffisamment incontournable pour le placer sur l’étagère de l’histoire contemporaine de la Guadeloupe.

LKP Guadeloupe: le mouvement des 44 jours, Frederic Gircour, Nicolas Rey éditions Syllepse, 15 €
Quatrième de couverture

(Re)lire sur Fwiyapin:
Le président du Groland rencontre Élie DomotaDomotage de son discours ?
Selon le proc: Domota et Despointes menm bèt menm pwèl
L’interview (presque) imaginaire d’Alain Huygues-Despointes
LKP: Lyriks Kont Pwofitasyon
LKP: Lèkti Kont Pwofitasyon
Et Demain ?
Un présidentiel foutage de gueule
Le peuple d’en bas est beau
Grève: témoignage d’une guadeloupéenne
Le nouveau produit d’exportation guadeloupéen
LKP: ironie du sort
Le LKP bouge encore…
Pourquoi parlent-t-il le créole ?
Lurel et Gillot: on arrête les clowneries ?
LKP jambé dlo part III
LKP jambé dlo part II
LKP jambé dlo

Lilian a la tête dans les Étoiles

On n’ira pas par quatre chemins. Thuram a déçu. Pourquoi avoir désavoué à ce point les joueurs de l’équipe de France ? Le vainqueur de la coupe du monde de 1998, ne voyait-il donc pas que le lynchage médiatique des membres de l’équipe nationale était directement corrélé à la couleur de leur peau? Lilian a voulu jouer le sage, l’intello. En face, on le lui a bien rendu. Par exemple, l’article de P-E Rouyard dans le MotPhrasé n°3. L’ancien défenseur a été méchamment taclé; il est assez grand pour se relever tout seul. Comme chaque être humain, Thuram a ses contradictions. Ce site n’est ni un tribunal, ni un comité d’experts psychiatriques. Alors, schizophrénie avancée ou psychose bénigne, peu nous chaut le diagnostic médical. En souhaitant que les paroles, même lestées d’une massive idiotie, finissent par prendre leur envol, jetons un coup d’œil aux écrits. C’est sûr, Thuram veut laisser une trace. Alors il prend la plume. Contrairement à la communication verbale, plus spontanée et moins contrôlable, écrire un livre permet une expression mûrie et réfléchie. Après 8 juillet 1998, il revient sur les têtes de gondole en 2010 avec Mes étoiles noires.

De Lucy à Barack Obama

Le nouveau credo du guadeloupéen: changer les imaginaires et combattre le racisme par l’éducation. Présenter des personnes noires, rois et reines, sportifs, musiciens, écrivains, politiques, inventeurs et scientifiques, sous un spectre suffisamment large pour ne plus laisser s’immiscer les préjugés. Le livre peut se parcourir dans n’importe quel sens, il s’agit de 43 biographies pouvant se lire indépendamment, rangées de manière plus ou moins chronologique.

Mes étoiles noires débutent avec quelques pages sur Lucy. Qu’est-ce que ce squelette, considéré comme celui d’un pré-humain, vient faire au début du bouquin ? Pour expliquer que l’espèce humaine, dont l’unicité est incontestable mais souvent contestée, est apparue en Afrique. Les premiers hommes étaient africains, noirs, et nous sommes tous leurs descendants.

On n’échappe pas à Barack Obama, la dernière étoile. Pas mal d’américains d’ailleurs dans cet opus. Ceux qu’on ne présente plus Billie Holliday, Malcolm X, Marthin Luther King, Rosa Parks, Richard Wright, Frederick Douglass, Mohammed Ali, Mumia Abu-Jamal, 2Pac, Tommie Smith (le poing levé lors de la remise de sa médaille d’or aux J.O de Mexico). Et d’autres moins célèbres, mais qui méritent d’être connus: Phillis Wheatley, Sojournor Truth, Harriet Tubman.

Au rayon Caraïbe, sont mis à l’honneur, les héros de l’indépendance haïtienne Toussaint Louverture et Dessalines, le chevalier Saint-Georges, le peintre Guillaume Lethière, les martyres de 1802 Solitude, Delgrès et Ignace, le jamaïquain Marcus Garvey, le commandant Mortenol, sans oublier Fanon et le chantre de la négritude.

Thuram s’est fait aider dans son travail d’écriture, Bernard Fillaire est venu lui filer un coup de main. Cela pourrait expliquer l’absence d’Alexandre Dumas dans les « étoiles » alors qu’y figurent l’écrivain russe Pouchkine et son grand-père le général Abraham Petrovich Hannibal.  Fillaire, qui écrit pour autrui, est l’auteur d’un livre sur Dumas et ses nègres. Ce bouquin, c’est aussi une succession de rencontres avec des historiens réputés (Marcel Dorigny, Pascal Blanchard mais pas René Bélénus ou Oruno-Denis Lara) les filles de Richard Wright et de Frantz Fanon, Yves Coppens, etc.

On retrouve aussi des non-dits dans ces 400 pages. On nous parle d’un ministre qui n’est pas reçu par Césaire, et déclamant un drôle de discours à Dakar en 2007. Thuram ne voulait pas se mettre les électeurs de l’UMP à dos ? De même quand Césaire (Discours sur le colonialisme) est retiré du programme du baccalauréat en 1994 1995, quel est le ministre de l’éducation nationale qui prend le décret et dont Thuram ne mentionne pas le nom ? François Bayrou.

Revenons à l’épisode de l’équipe de France. En son temps, le fouteux a offert, c’est lui qui l’écrit, un exemplaire de Peau noire masques blancs à chacun de ses partenaires noirs. Nous ne sommes pas méchants, mais nous reproduisons ici un court extrait des lignes tirées du chapitre qu’il consacre à Fanon. A mettre en parallèle (ou en perpendiculaire) avec les propos tenus sur Patrice Evra…

Comme je le dis souvent, le Noir n’a rien à démontrer ni à prouver. Son seul problème est que certains hommes blancs ont mis ou mettent encore en doute ses capacités, et qu’il a fini par douter de lui-même. Ne devons-nous pas enfin exister, sortir de la victimisation, nous construire sans attendre que la société blanche nous cautionne ? Et, plus important, n’est-il pas venu le moment d’avoir une critique impitoyable sur nous-mêmes ?

Concernant le choix des biographies, la sélection a été subjective. Elle traite de personnalités censées avoir inspiré Thuram. Et pourquoi, l’organisateur des célèbres léwoz n’évoque ni Robert Loyson, ni Marcel Lollia ? Malgré tout, difficile de ne pas sortir de cette lecture moins ignorant qu’au début. Celui qui n’en aurait rien appris serait un bel érudit. Connaissiez-vous Matthew Henson l’homme qui trouva le pôle nord avant Peary ? L’écrivain camerounais Mongo Beti ? Le conteur Ésope dont les fables furent reprises par Lafontaine ?

Si le livre est à destination des enfants et des adolescents, les moins jeunes peuvent y trouver leur compte. Les biographies relativement courtes permettront néanmoins d’en apprendre  plus sur les grandes personnalités mises en exergue. De plus, tout le contexte entourant les étoiles noires est expliqué, de sorte qu’au-delà des biographies, il nous est ainsi rappelé ou enseigné des pans de l’histoire des Hommes. Ofinaldikont, on aimerait que Lilian Thuram écrive plus qu’il ne parle.

Relire sur Fwiyapin:

Thuram contre le racisme

Bumidommages collatéraux

Chez les Antillais contemporains des liaisons transatlantiques exclusivement maritimes entre la métropole et la Caraïbe, le nom de Colombie n’évoque pas un pays d’Amérique du Sud. Le Colombie, comme le navire Antilles au patronyme plus explicite, était un de ces paquebots reliant Guadeloupe et Martinique au port du Havre. Ce fut l’époque, somme toute pas si lointaine, du Bumidom. Le bureau de migration des départements d’outre-mer vit le jour en 1961. A la veille de l’indépendance algérienne, les anciennes colonies départementalisées depuis 1946 sont vidées de leurs forces vives. Officiellement pour résorber un taux de chômage catastrophique. Mais également pour répondre à un besoin de main d’œuvre en Hexagone et prévenir les risques de débordements sociaux ainsi que les demandes légitimes d’autonomie et d’indépendance. Durant sa vingtaine d’années d’existence, on estime à 42 000 le nombre de Guadeloupéens qui se sont embarqués dans cette aventure souvent dramatique. Certes, des parcours brillants ont vu le jour lors de cette épopée mais qui osera dire que les Antilles et sa population en sont ressorties gagnantes ? C’est pourtant le destin d’un type sur lequel on aurait pas misé un franc qui constitue la trame du roman d’ Hugues Pagesy.

Georges, guadeloupéen natif-natal, plus précisément du relief basse-terrien de Gourbeyre a 19 ans. Sans diplôme et n’enviant pas le quotidien de son paternel, ouvrier agricole exploité par les tenants de la pwofitasyon, il emboîte le pas aux pionniers du Bumidom et fait ses valises pour la France. Ceux qui en reviennent ne font-ils pas rêver ? Eux qui jouissent de tant de prestige chez ceux qui n’ont jamais quitté le Papillon. D’ailleurs, avant même de poser le petit doigt de pied sur la terre ferme de la Seine-Maritime, Georges suscite un intérêt inédit chez son voisinage et la gent féminine, par le simple fait qu’il parte bientôt pour le pays des lumières. Arrivé dans « le ventre de la bête » par le paquebot Colombie, rien ne lui sera épargné. Problèmes de logement, de travail, d’amour, il rencontre des compatriotes déchus, tombés dans la misère ou la prostitution. Domestique chez des bourgeois, aidés par des amis sincères et loyaux, à force de détermination et de sacrifices il parviendra à combler ses lacunes scolaires et à décrocher un concours de la fonction publique. Devenu flic, il résoudra avec succès des affaires en lien avec d’anciennes fréquentations… Georges et ses compagnons s’approprient le patronyme du paquebot responsable de leurs galères. Ils symbolisent ainsi leur résilience en substituant le « K » de Karukera au « C » de Colombie.

Pagesy fait traverser nombre de tribulations à son héros. Mais c’est trop pour un seul homme. La fiction, devient fable avec parfois des explications historiques pertinentes mais tombant comme un cheveu sur la soupe dans le fil du récit. Si on se montre clément devant le trop grand nombre de coquilles parsemant le roman et l’orthographe hasardeuse des expressions créoles, l’écueil principal de ce livre est de tomber dans trop de lieux communs. Avant de devenir agent hospitalier à Saint-Louis, le héros loge rue Saint-Denis, artère parisienne fortement fréquentée par les péripatéticiennes. Il travaille avenue des Champs-Élysée chez des bourgeois collectionneurs de toile de grands maitres incarnant tous les clichés et stéréotypes possibles relatifs aux Antillais et aux Nègres. Pour ne pas révéler le dénouement des investigations de Georges (le roman devient policier dans un second temps), on ne s’étendra pas sur les imbrications et conclusions de ses enquêtes plus qu’improbables; même si la vie nous réserve de sacrées surprises.

Alors pourquoi diable lire ces 400 pages (pas de panique c’est écrit gros) ? Pour la part authentique d’autobiographie qui arrive tout de même à se détacher de Kolombie malgré des passages banals et sans grande vraisemblance.  L’auteur a vécu cette période et nous raconte une Guadeloupe comme nous ne la connaissons plus ou presque. Un pays modeste mais solidaire qui n’est pas encore rentré dans le « confort moderne » et la consommation à outrance. Une époque où, la capitale française possède poinçonneurs, chefs de gare et wagons de différentes classes dans ses stations du métro. Un livre à recommander au jeune public ou plus globalement à tous ceux qui ignorent l’histoire du Bumidom et ses conséquences des deux côtés de l’Atlantique.

Kolombie, Hugues Pagesy, Éditions Nestor, 28 €

Quatrième de couverture

Sauve qui peau !

[La peau sauvée est le premier roman de Yollen LOSSEN]

Avec un tel titre je m’attendais à autre chose. Je fus très déçue. Je précise qu’il ne s’agit là que de mon avis. Suite à la lecture de mes propos, je ne suis pas contre le fait que vous achetiez ce livre et que vous me fassiez part de vos impressions.

J’ai entendu et lu des critiques fort complaisantes pour l’écrivain et l’éditeur, à tel point que cela m’a incité à l’acheter. Sans oublier l’accroche du titre.. Pour quelqu’un qui souhaite savoir comment est traité le sujet de l’implication ou pas de la couleur de peau dans l’ascension d’un individu dans la société martiniquaise aux XXème et XXIème siècle.

Je m’attendais à un roman empreint d’une analyse, d’un traitement psychologique sur la classification des individus (plus précisément en Martinique puisque l’histoire s’y déroule le long des trois-quarts du roman) selon leur pigmentation. Dans le dernier quart, la narratrice nous fait croire que dans l’Hexagone an nèg’ pli asepté ki an tè Matnik… Je n’ai découvert qu’un roman « lire pour lire », qu’un roman « pa ni ayen, alow mwen ajté sa, mwen ka liy’ ».

Je m’attends toujours à acquérir un petit quelque chose à la fin d’une lecture. Et là … rien. Le néant: je n’ai eu que -21€ sur mon budget lecture.

Je ne sais pas si cela découle du fait que la biographie de l’auteur nous indique que ce dernier a une formation en psychologie; je ne sais pas si c’est parce que certains individus me catalogue comme étant une martiniquaise « koulè wayayay’, bèl chivé » mais j’en attendais plus. J’espérais connaître l’avis de Yollen Lossen, narratrice face à l’acceptation de soi et d’autrui au sein d’une société qui met en relation la classification socioprofessionnelle et la pigmentation de la peau des individus.

Sans être insultante, j’ai cru lire du « Mayotte Capécia » en amélioré (sans transcription de ressentis haineux de l’auteur par rapport aux individus que certains qualifient de « blé » ou encore un amour incommensurable aux individus « lapô sové » ou « blan »).

J’ai lu ce livre en moins de deux jours, et je n’ai pas ressenti d’excitation, de satisfaction suite à cet achat.

Beaucoup de pub pour si peu ! Tchiiiiiiiiip !

Il m’a fallu atteindre la page 57 pour ressentir un déroulement coordonné et cela juste durant dix pages. On est pas stimulé, on dévore ce livre parce qu’on espère qu’à la page suivante on arrivera enfin à satisfaire cette envie d’analyse… qui n’arrive jamais. L’entrée en matière est bancale, la narratrice nous fait l’épilogue de son histoire familiale depuis X générations (personnellement je n’ai pas vu l’intérêt pour la suite du roman. j’ai ressenti que l’auteur souhaitait écrire un roman au sujet de la pigmentation mais sans pour autant savoir comment se lancer dans cette aventure). Je ne parle même pas de la fin qui semble sortie de l’imaginaire de Barbara Cartland, auteur britannique à succès de roman à l’eau de rose (j’avoue que la comparaison est un peu exagérée mais on en est pas loin).

Pour le final il aurait mieux valu qu’elle note «ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants».

Un bref instant je me suis surprise a jouer à l’inspecteur Derrick, espérant trouver des parallèles avec la vie de l’auteur afin de prouver qu’il s’agissait d’un roman autobiographique alors qu’elle disait le contraire dans la présentation du roman. Eh oui, il fallait que je trouve un but à cette lecture!

Si vous aimez les Harlequins, sachez que vous trouverez en lisant La peau Sauvée tout ce qui vous stimule; vous ne serez pas déçu. Par contre pour celles et ceux qui sont anti-Harlequins comme moi La peau sauvée ne sera et restera qu’une lecture pour lire, une lecture sans valeur ajoutée.

La peau sauvée, de Yollen Lossen aux Éditions L’Harmattan, 21 €

Quatrième de couverture

La culture Hip-Hop dans tous ses états

Steve Gadet, à plusieurs reprises, a contribué à nourrir les esprits affamés des lecteurs du Fwiyapin. Dans nos colonnes il a écrit sur Barack Obama, l’usage médiatique du créole pendant le mouvement social de 2009 et les paroles des chansons guadeloupéennes engagées ou à message. Prolifique, Steve a déjà publié deux bouquins chez l’Harmattan. Le dernier s’intitule « La culture hip-hop dans tous ses états ».

Pourquoi un autre livre sur la culture hip-hop ? Parce que comme toute culture, elle est dynamique et changeante. Elle possède l’essence des cultures : elle recherche le contact avec l’autre. Même si le mouvement possède une histoire, une tradition réelle, il ne se réduit pas au rap, ni aux Africains- Américains, ni aux clichés déversés par les clips vidéo. Le hip-hop doit son dynamisme et sa longévité à sa capacité à entrer en contact avec d’autres cultures et à se laisser infiltrer. Ce faisant, il est également porteur de contradictions. Parfois victime de son propre succès, le mouvement hip hop est le résultat d’échanges complexes, de conditions sociopolitiques nourries par des sentiments de désillusion et d’aliénation. Cette culture a par ailleurs un impact considérable sur l’industrie vestimentaire, la presse écrite, l’enseignement, la télévision, le langage, la sexualité, les relations homme-femme, les politiques sociales et économiques aux États-Unis et dans le reste du monde. Parce qu’elle a capturé l’attention et l’imagination d’un grand nombre individus d’origines ethniques et sociales très diverses, elle mérite qu’on s’y intéresse avec beaucoup de sérieux. Steve Gadet interroge cette culture fertile à la lumière de plusieurs grands thèmes, à savoir : la société étasunienne, Barack Obama, le multiculturalisme, les substances narcotiques, l’Afrique, la mort, la glocalisation, le capitalisme et l’interculturalité.

Docteur en langues et littératures anglaises de l’université des Antilles et de la Guyane, Steve GADET est enseignant au département de lettres et sciences humaines de Saint-Claude (Guadeloupe). Il est l’auteur de La Fusion de la culture hip-hop et du mouvement rastafari (mars 2010). Son travail a obtenu le prix de thèse 2009 de l’Institut des Amériques.

La culture hip-hop dans tous ses états, Steve Gadet, Éditions l’Harmattan, 20€

Foliyannaj épi Jisèl

Elle a beau porté le nom d’une liqueur du Poitou, Gisèle Pineau ne nous soule pas. Ou alors elle nous procure une bonne ivresse permettant de se maintenir sans nausée les yeux rivés sur sa prose; pas de celle dont est coutumier un ancien ministre déchu à la sévère addiction alcoolique avérée. Le titre du dernier bouquin de l’écrivain guadeloupéen annonce la couleur d’office: un voyage dans l’antre des fous, des cinglés, des oufs, des schizo, des maniaco-dépressifs, des obsessionnels, de ceux qui ont une branche voire l’arbre entier dans le ciboulot, qui ont pété un câble et qui se retrouvent, d’office ou à la demande d’un tiers, en HP*. Pas de fiction cette fois, plutôt une friction avec la démence, les pieds au bord du gouffre. Heureusement pour nous la guide est expérimentée, infirmière psychiatrique avec vingt années passées à Saint-Claude. Une bio-psy sur laquelle nous vous invitons à vous pencher pour un examen approfondi.

Les premières lignes sont dures. Une femme prise en charge dans le service de Gisèle Pineau, la quarantaine à peine entamée, mais avec des dents pourries par le tabac et les médocs, s’est jetée sur les rails du métro. L’infirmière aguerrie s’interroge alors sur la raison de sa présence au milieu de ce foutoir. Dans sa soudaine introspection, elle narre sa rencontre fortuite avec le milieu professionnel hospitalier, grâce à un ami guadeloupéen, alors que ses prédispositions pour la lecture et l’écriture l’avaient amenée à suivre des études de lettres. Elle raconte comment en s’occupant de personnes âgées (sa relation avec sa grand-mère a été l’objet d’un autre livre L’exil selon Julia) comme Lila, l’exubérante mulâtresse guyanaise de Pigalle, Gisèle s’est retrouvée à prodiguer des soins en hôpital.

Le récit est passionnant, les anecdotes pas vraiment gaies. Vous aviez toujours penser qu’on se tournait les pouces en psychiatrie ? Les insultes racistes récurrentes jetées au visage rappellent qu’ici on est en France. L’obsession de la porte fermée, les provocations des malades, la patience illimitée et l’inventivité dont il faut faire preuve, la résistance pour accomplir la « tache immonde » consistant à venir à bout d’une montagne dégueulasse de fripes souillées par l’urine, les excréments et le sperme. La folie n’épargne personne. Aidée par une société qui se délite, elle pousse de plus en plus d’entre nous dans les rues et les prisons, à l’instar de la mort, elle ne pratique pas de discrimination. On croise les bourgeois et les clandos, français depuis nanni-nannan et immigrés fraichement débarqués, célibataires ou parents, jeunes et séniles. A vingt mille lieues d’une sinécure, difficile de tenir entre menaces et coups, de se forger une carapace pour ne pas être trop atteint quand les patients mettent fin à leurs jours.

Certains résidents d’Esquirol** voient leur infirmière comme une vulgaire cachetonneuse, mais parfois s’établissent d’authentiques moments de communion et de complicité entre elle et ses patients. Telles ces rencontres dans la cour où la lavande embaume.

Gisèle Pineau en profite également pour s’expliquer sur la dérive sécuritaire des technocrates et des grands malades qui nous gouvernent. Elle envoie ainsi au pilori, sans le nommer, les arguments populistes et anxiogènes du locataire de l’Elysée souffrant d’acathésie***.

On arrive jamais à l’hôpital psychiatrique par hasard …

Phrase assenée en début de parcours, voilà une des rares certitudes acquises par le lecteur quand il referme le livre. La sentence ne concerne pas les patients mais les soignants. Selon son propre aveu, l’auteur démontre qu’elle doit un fier salut thérapeutique à l’écriture. Qui sait si l’écriture ne lui a pas permis d’ éviter quelques unes des terribles épreuves traversées par ses malades …

Folie, aller simple. Journée ordinaire d’une infirmière. Gisèle Pineau, éditions Philippe Rey,17 €

*HP: hôpital psychiatrique
** Esquirol: hôpital du Val-de-Marne portant le nom d’un psychiatre toulousain
***Acathésie: incapacité de rester assis ou immobile

Une géopoétique de la Caraïbe

Le Fwiyapin n’est pas un site ouèb pratiquant la provocation. Pourtant, il nous arrive parfois des gestes subversifs. Exemple de ces  incongruités, nous proposons parfois à nos visiteurs d’ouvrir des livres ! Nous présentons donc nos excuses à  toute cette  génération i pèd qui ne jure plus que par i-pod et i-pad à en oublier le toucher et le bruit du papier quand les feuillent se tournent.

Les livres sont faits pour durer. Notre but est de vous inviter à faire aussi des librairies un lieu d’alimentation. Les livres sont, selon nous, des produits de première nécessité… qui n’ont pas de prix ni de date de péremption.

Le Mot Phrasé

Les fruits du cyclone

Qui parle mieux du poète et écrivain Aimé Césaire que son confrère Daniel Maximin ? Dans Les fruits du cyclone, il est évidemment question du chantre de la négritude. Mais pas seulement. Le romancier guadeloupéen explore différents pans de la culture des « îles-roseaux » de l’archipel caribéen. Ce livre n’étant pas un essai sur l’actualité politique, il a beau dater de quelques années, son intérêt en demeure intact. Cette « géopoétique » de la Caraïbe n’est pas une fiction sortie du cerveau de Maximin, plutôt la manière dont il voit et conçoit cet espace géographique récipiendaire de l’histoire abominable d’hommes qu’on a déraciné afin de nourrir la cupidité et la puissance de l’Europe.

Les fruits du cyclone, la végétation luxuriante sur les flancs volcaniques, l’humain renaissant en s’extrayant du gouffre  sismique de la déportation et du génocide; voici le récit de l’injure, ramassée pour devenir diamant. Dans un premier temps, l’auteur dépeint l’art de vivre et les façons d’appréhender le quotidien dans cette toute petite partie du globe où se sont agrégées des cultures pour en former une nouvelle.

De la Jamaïque à Sainte-Lucie, De Cuba à  Trinidad, d’Haïti à la Martinique en passant pas la Nouvelle-Orléans, la plume du foufou nous fait survoler ces contrés si proches géographiquement et culturellement mais si éloignées dans les relations socio-politiques réelles à travers leurs contes populaires, leurs écrivains et leurs peintres. A la première personne parfois, émergent des souvenirs d’une Guadeloupe d’antan, mais tout de même pas si lointaine.

Entre analyse littéraire et essai socio-historique Maximin nous emmène, il faut l’avouer, dans une Caraïbe quelque peu absconse pour ceux qui ne maitrisent pas toutes les références citées dans le bouquin. On peut se retrouver parfois noyé au milieu des flots de cet œcuménique océan culturel: Saint-John Perse, Gilbert Gratian, Jacques Roumain, Franketienne, Zobel, Derek Walcott, Edouard Glissant, Wilfredo Lam, René Depestre, Guy Tirolien, Fanon, Léon-Gontrand Damas, Nicolas Guillèn, Albert Béville, Shwartz-Bart, René Ménil, etc. Sans même parler des lot bò, les Hugo, Deleuze, Breton, Camus et tout le toutim.

Le guide culturel Daniel Maximin n’en oublie pas le créole en rendant un (trop court) hommage à ses brillants défenseurs dont Sonny Rupaire et Joby Bernabé, effleure l’architecture (la case créole, Ali Tur) et donne toute leur place à la musique, la danse, la chanson et la cuisine, si prégnantes dans la vie des Caribéens.

Ce livre donne envie d’aller plus loin pour mieux assimiler les concepts et les idées exposées ou soutenues par Maximin. Mais,  comment peut-on suivre le fil conducteur du bouquin sans être un expert en littérature francophone antillaise et haïtienne (même française parfois!) ? Le livre ne contient pas de mots rares et compliqués, néanmoins il est difficile d’y cheminer quand on ne connaît pas les œuvres commentées. C’est précisément là,  dans cette exhaustivité et cette finition que l’agouba blesse légèrement. Ce livre reste malgré tout un bon ajoupa intellectuel contre l’abrutissement permanent qui nous fait oublier que la place de la Guadeloupe et la Martinique, banlieues de l’Union européenne explicitement reconnues comme telles puisque régions ultrapériphériques, est dans la Caraïbe et pas sous des latitudes dites tempérées…

Les fruits du cyclone, Éditions le Seuil, 22€

couk