
L’an dernier, un nouveau site internet guadeloupéen a vu le jour. Perspektives n’est pas dans la course à l’actualité, ni dans la chasse aux scoops. Il est alimenté par des articles de fond et des analyses pertinentes. Entretien avec Didier Levreau, journaliste et membre de la revue en ligne.
Fwiyapin : Les réflexions issues des débats que vous suscitez ont-elles un prolongement (rencontres, soirée-débat avec les internautes, etc) ?
Didier Levreau: Il y a les commentaires sur le site, des discussions que nous avons avec les personnes qui connaissent la revue en ligne, mais rien de public. Nous existons depuis moins d’un an, avec des moyens limités. Votre question est intéressante, elle induit un élargissement du débat, nous y pensons, nous y pensions, mais nous avons fait le choix d’avancer à un rythme lent. Nous voudrions pour commencer que les commentaires soient plus denses sur le site, que des lecteurs de la revue en ligne proposent des textes critiques ou contradictoires, nous n’en sommes pas encore là.
F : Exister uniquement sur internet et non en version papier (payante ou pas), c’est un choix économique ?
D.L: Nous avions songé à l’origine à une revue papier, mais cela ne s’est pas avéré possible. La revue en ligne Perspektives est une association loi 1901 qui fonctionne avec un noyau actif de trois personnes bénévoles et une dizaine de personnes présentes mais moins actives. L’engagement financier est minimum. Une fois le site créé, tout le travail rédactionnel est bénévole. Il est évident que passer à une version papier aurait un coût difficile à assumer. Investir pourquoi pas, mais il faut un espoir d’équilibre, très incertain à l’heure actuelle.
Pour tout vous dire, j’ai été journaliste dans la presse quotidienne écrite durant de très longues années, pas en Guadeloupe. J’ai assisté de l’intérieur jusqu’en 2008 à la révolution médiatique qui a mis en difficulté les journaux papiers. C’est une réalité. Donc pourquoi ne pas utiliser le net pour créer une revue ? Toutefois nous n’avons pas complétement abandonné l’idée d’une version papier une ou deux fois par an, mais c’est compliqué.
F : Pourquoi ne pas avoir rejoint d’autres structures médiatiques ou associatives plutôt que d’avoir créer un site ? Cela ne va-t-il pas participer à une certaine forme d’émiettement du savoir et au final à une perte pour l’internaute qui ne sait déjà plus où donner de la tête?
D.L: Internet permet le fourmillement, la créativité, l’initiative. Avant de mettre en ligne Perspektives nous avons vu ce qui existait et rencontré quelques personnes. Ce que nous voulions faire n’existait pas: une revue qui ne colle pas à l’actualité, ni à la polémique du moment, qui reprenne des sujets avec un peu de recul et n’ait pas d’ a priori idéologique ou politique. Chercher le sens, essayer de comprendre. Haïti est un cas d’école: le monde se penche sur ce pays, s’apitoie, envoie des dons, c’est nécessaire, mais connait-on l’histoire de ce pays ? On retient le première République noire, 1804, mais que sait-on des dictatures successives, du rôle des Américains, de la corruption etc. Le sujet sur Monsanto qui a fait don de tonnes de maïs hybrides à Haïti allait dans ce sens. Des paysans haïtiens ont manifesté contre, qui en parle ?
Pour l’émiettement du savoir, oui en effet, mais rien empêche les rapprochements. Entre Fwiyapin et Perspektives par exemple on peut imaginer des partenariats, pourquoi pas ?
F : L’internaute navigant sur votre site constate que le Conseil général de Guadeloupe est votre seul et unique partenaire. Vous êtes limités dans le choix de vos articles et éditoriaux ?
D.L: Fin 2009, début 2010 nous avons envoyé des dossiers pour présenter notre projet à plusieurs institutions. La Région Guadeloupe, le Conseil général, la direction régionale des affaires culturelles (Etat) etc. Ces institutions gèrent l’argent public, fruit des impôts et taxes payés par vous et moi. Il ne nous semblait pas illégitime de demander un appui financier. Le Conseil général a été le seul à répondre. Il nous a accordé une aide de 1200 € pour l’année 2010/2011, non renouvelable. Cette somme nous a permis de couvrir une partie des frais techniques de création du site. Une partie seulement.
Cette aide que nous avons acceptée n’influe aucunement dans le choix des articles. Dans un sujet sur l’illettrisme sur la base d’un rapport du ministère il est indiqué que les conseils généraux d’Outre-Mer soutiennent peu ce qu’on appelle la lecture publique. C’est regrettable.
F : Vous dîtes prendre le temps de réfléchir et de ne pas vous précipiter sur les sujets d’actualité pour prendre du recul. Ce ne serait pas tout simplement la conséquence d’une équipe réduite qui n’a qu’un temps limité à consacrer à l’activité de votre revue ?
D.L: Si nous étions cinq ou six personnes de plus, engagées et motivées, ce serait bien, mais pas forcément pour traiter l’actualité, ni se « précipiter » sur les sujets. Pour avoir travailler longtemps dans la presse quotidienne je pense qu’il est parfois plus facile de traiter deux ou trois sujets d’actualité de façon rapide; qu’un seul sujet en s’efforçant d’aller un peu plus loin, soigner l’argumentation, l’écriture. Voyez à quelle vitesse on peut lire certains quotidiens, dont je ne citerai pas le nom, et qui emploient pourtant de nombreuses personnes.
Cela n’empêche pas, en effet, que la revue a une équipe réduite qui n’a qu’un temps limité.
F : Bien que vous soyez présents sur internet, vous avez déjà pensé à critiquer la toile et les usages que nous en faisons ?
D.L: Quand avons-nous critiqué internet ? Critiquer globalement la toile n’aurait pas de sens. C’est comme si on critiquait l’édition, la littérature ou la musique. Il y a le pire et le meilleur sur internet, comme il y a le pire et le meilleur dans l’édition, la littérature ou la musique. Perspektives est sur Facebook, pourtant on peut discuter de la qualité de ce qu’on trouve sur les réseaux sociaux.
F : Des membres de Perspektives appartiennent-ils au CIPPA (on a pu lire leur récente déclaration sur votre site) ou à d’autres organisations politiques ?
D.L : Personne dans la revue n’appartient au CIPPA, ni à aucune autre organisation politique. Nous avons publié ce texte car il nous a semblé avoir une certaine cohérence et peut servir de base réaliste à une discussion sur le statut et l’avenir de la Guadeloupe.
F : Les sujets que vous abordez sont multiples et donnent le sentiment d’une vision globale. Vous n’avez pas encore évoqué le concept de décroissance, qui pourtant fait son chemin. Vous êtes fâchés avec ce mot ?
D.L: La décroissance pourquoi pas. Nous allons peut-être y être forcé. Il me semble qu’en matière de transport nous avons évoqué la nécessité de réduire le nombre de véhicules automobiles, c’est une forme de décroissance. En tout cas nous sommes preneur d’un sujet sur ce thème et nous ne sommes pas fâchés avec ce mot. Tout ce qui peut faire avancer la réflexion et la nôtre pour commencer, nous intéresse. Il n’y a que la mauvaise foi et le parti pris sans arguments qui ne nous intéressent pas.
F : Quels sont vos projets à venir ?
D.L: Continuer, créer des liens, avoir des lecteurs, internet est un lieu de rencontre, d’énergie et d’idées, il faut l’utiliser et le faire vivre. La revue Perpektives n’est pas conçue en tout cas comme la propriété ou la chasse gardée d’un petit groupe, c’est ouvert.
http://www.perspektives.org/
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